Je n’avais jamais été sensible au sensationnalisme médiatique autour d’Emmanuel Macron. Sa vision de la relation transatlantique ne m’a pas convaincue, j’ai trouvé son commentaire sur la « mort cérébrale » de l’OTAN inutilement disruptif et sa politique sur la Russie absolument dangereuse.

Et pourtant, malgré tout, lors de la Conférence sur la sécurité de Munich (MSC) de cette année, je me suis retrouvée à murmurer à l’oreille de ma voisine française avec enthousiasme : « votre président est absolument fantastique ! ». La Hertie School a accueilli une discussion autour d’un petit-déjeuner avec le président français en marge de la conférence. J’ai eu la chance de faire partie des trente Allemand.e.s à discuter avec lui des conditions nécessaires à la construction de la souveraineté européenne et ses implications pour la relation franco-allemande. En écoutant le tour de force intellectuel d’Emmanuel Macron, lequel a ensuite répondu à chaque question de manière détaillée et sans arrogance ni vanité, j’ai été captivée par son charisme. Après le petit-déjeuner, il m’a fallu un long moment pour m’en remettre et me rappeler de mon – bien justifié – scepticisme allemand. Sans aucun doute, le président français a été la star de la MSC de cette année. En contraste, les représentants du gouvernement allemand semblaient – eh bien – allemands.

Malheureusement, les difficultés de la relation franco-allemande ne proviennent pas seulement du manque de charisme allemand. Un des problèmes majeurs résulte de la paralysie permanente et du manque d’idées qui caractérisent la coalition au pouvoir entre les conservateurs et socio-démocrates depuis son émergence. Cependant, dans la majorité des cas, les désaccords entre Berlin et Paris n’ont que très peu à voir avec les dirigeants politiques au pouvoir, mais découlent surtout de visions nationales divergentes, autant des défis auxquels l’Europe fait face que des solutions à y apporter. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la politique de sécurité et de défense – ce qui est devenu une évidence dans le discours qu’Emmanuel Macron a prononcé lors de la MSC.

Alors que la chancelière allemande et le président français s’accorde sur le fait que le monde tel que nous le connaissons déraille, ils approchent le renouveau de la rivalité entre de grandes puissances sous des angles différents. Les Allemands considèrent bien plus difficile de penser et d’agir dans le cadre classique de la politique de la force, alors que la France hésite moins à le faire. Les Français se plaignent que les Allemands n’arrivent pas à reconnaître l’urgence de la situation actuelle et qu’ils n’agissent pas de manière suffisamment rapide. En même temps, à Berlin, de nombreuses voix accusent les Français de se précipiter sans réfléchir dans des aventures de politique étrangère et d’avancer des propositions incomplètes sans véritablement songer aux conséquences.

En matière de défense européenne, les Français se concentrent sur la « défense » alors que les Allemands se concentrent sur sa caractéristique « européenne ».

Les Allemands ont souvent été accusés de ne pas avoir répondu à Emmanuel Macron. Cela n’est pas si facile dans le domaine de la sécurité et de la défense. Les Allemands ont bien une idée de ce à quoi la sécurité européenne devrait ressembler – ce n’est simplement pas la même que les Français. En matière de défense européenne, les Français se concentrent sur la « défense » alors que les Allemands se concentrent sur sa caractéristique « européenne ». Les Français adoptent désormais une approche très pragmatique :la mission détermine la coalition, et non pas l’inverse. En ce qui concerne l’Union européenne (UE), cela signifie que Paris considère que le processus de prise de décision entre les 27 pays membres est souvent trop lent et trop compliqué. La préoccupation d’Emmanuel Macron est de pouvoir prendre une décision rapidement et de manière flexible. C’est la raison pour laquelle il a lancé l’Initiative européenne d’intervention (IEI) ; Et c’est aussi la raison pour laquelle la mission européenne dans le détroit d’Ormuz est désormais une coalition de volontaires dirigée par la France.

Les Allemands aimeraient, de leur côté, réintégrer ces deux initiatives dans le cadre de l’UE. Ils espèrent ramener l’IEI sous l’égide de la Coopération structurée permanente (CSP) de l’Union européenne. A Munich, la ministre de la défense allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer, a évoqué le projet d’envoyer une mission européenne au détroit d’Ormuz au sens de l’article 44 du Traité de l’UE, confiant l’accomplissement de cette mission à un groupe de pays membres qui ont la volonté et les capacités d’agir. C’était certainement une proposition destinée à la France. Pour que l’Allemagne participe militairement à une telle mission, un mandat de l’UE est essentiel – notamment en raison d’une décision de la Cour constitutionnelle fédérale pour les missions à l’étranger de l’armée allemande (Bundeswehr). L’Allemagne souhaite que l’UE et l’OTAN soient les plateformes où les décisions pour un engagement européen renforcé seront prises. En dehors de ces deux institutions, le soutien pour des formats « plus flexibles » ou « plus pragmatiques » est très faible.

Pour l’élite politique française, l’élection de Donald Trump à la Maison blanche a justifié le scepticisme profondément ancré et la méfiance envers le pays qu’elle a toujours entretenu. Ils sont conscients que, sans les capacités militaires états-uniennes, les Européens seraient aveugles, sourds et muets pour les années à venir – et qu’ils sont donc dépendants de l’engagement des Etats-Unis en Europe. Mais de nombreux décideurs politiques qui façonnent la politique étrangère française sont convaincus que les Etats-Unis finiront par se retirer de l’Europe et que l’OTAN ne peut plus garantir la sécurité de l’Europe. Ils voient le mandat de Donald Trump comme une opportunité pour développer les capacités européennes dans le domaine de la sécurité sur le long-terme sans les Etats-Unis.

Pour la plupart des décideurs politiques allemands, y compris ceux qui font partie des forces armées et du ministère de la Défense, l’OTAN sous la direction des Etats-Unis, reste le principal pilier de la défense allemande, quelle que soit la personnalité du président états-unien. De plus, Berlin accorde une attention particulière à ses partenaires d’Europe orientale qui voient la présence états-unienne en Europe comme un gage de leur survie.

Espérer que la politique de défense allemande s’aligne sur la française revient à attendre Godot. Inversement, il est peu probable que les Français changent leur approche pragmatique de la politique de sécurité européenne, ni l’ambition qu’ils ont pour elle. Cependant, ces nombreux désaccords ne devraient pas empêcher les deux pays de chercher des moyens pour surmonter leurs différences. La présidence allemande du Conseil de l’UE à venir sera l’opportunité parfaite pour cela. L’ambition allemande de créer une « boussole stratégique » européenne présente une opportunité idéale pour aligner les différentes perceptions des menaces et les différentes cultures stratégiques, et d’ainsi définir les ambitions de l’UE pour la défense européenne. La France a déjà affirmé son soutien à ce projet et les deux pays souhaitent que ce processus stratégique soit complété avec succès lors de la présidence française du Conseil en 2022. Si les Allemands développaient une détermination et énergie pareilles à celle d’Emmanuel Macron au cours du processus, cela pourrait leur être utile. Ce serait en tout cas bien plus charmant.