Tôt ou tard, le coronavirus disparaîtra. Mais pour l'instant, il met à l’épreuve la résilience de l'Union européenne (UE) contre l’épidémie, et surtout contre le populisme, la désinformation et la recherche de boucs émissaires.

En ce moment de crise sanitaire face au coronavirus, la crédibilité des gouvernements européens est sans aucun doute en jeu. Il n’est pas dans leur intérêt de répandre la panique dans leur population, mais, en même temps, aucun d’entre eux ne veut paraître irresponsable.

Jusqu’à présent, la plupart des gouvernements ont suivi les conseils de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : la mobilisation du personnel hospitalier pour prendre en charge les patients contaminés ; l’introduction de contrôles sanitaires dans les aéroports ; et les recommandations à leurs populations d’éviter tout rassemblement public ou déplacement à l’étranger – ainsi que de laver leurs mains régulièrement. De plus, ils ont enfin renforcé la coordination au niveau européen des mesures pour contenir la propagation du virus, et créé un des canaux de communications assurant des échanges constants d’informations sur les meilleures manières pour y faire face.

Néanmoins, si le nombre de personnes contaminées par le Covid-19 augmente de manière considérable en Europe (ce qui semble très probable), les gouvernements devront faire face à des appels à en faire plus. Et il existe un réel danger que certains hommes politiques profitent de cette crise en relayant de fausses informations et en transformant des groupes ou individus spécifiques en boucs émissaires.

Les représentants de l’extrême-droite en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne n’ont pas tardé à demander à leurs gouvernements nationaux d’introduire des contrôles stricts aux frontières. La présidente du Rassemblement national, Marine le Pen, a critiqué « la religion du sans-frontiérisme des dirigeants de l’Union européenne » en affirmant que « les frontières protègent les populations dans n’importe quelle situation ». La présidente du groupe Alternative pour l’Allemagne (AfD) au Bundestag, Alice Weidel, a pointé du doigt le « dogme de l’ouverture des frontières » comme responsable de la propagation du virus.

Des telles affirmations peuvent se faire l’écho de l’opinion de nombreux citoyens européens. Après tout, ils ne sont peut-être pas au courant que l’OMS n’a pas conseillé de fermer les frontières pour contenir la propagation du virus à ce stade. Le Covid-19 présentant une période d’incubation de plusieurs jours, il serait irréaliste de compter sur une fermeture des frontières pour contenir la propagation. De même, de telles mesures auraient des répercussions importantes non seulement sur l’économie européenne, mais aussi sur le moral des populations. Cela serait disproportionné et illusoire.

Il y a quelques semaines, internet regorgeait de fausses informations sur le Covid-19 : presque 40% des tweets parlant du virus étaient manipulés – ce qui signifie qu’ils comprenaient du « contenu non-organique » provenant des réseaux sociaux – d’après le rapport de Blackbird. Depuis lors, la situation s’est améliorée progressivement après que les plateformes numériques comme Google ou Twitter ont commencé à coopérer avec les gouvernements pour s’assurer que des informations fiables soient mises en valeur dans les recherches internet. Cependant, le risque d’une désinformation sur le sujet persiste, et rend particulièrement difficile le travail des gouvernements.

L’OMS insiste sur la nécessité de remettre les choses en perspective : parmi les 130 000 cas identifiés dans le monde, presque 90 % d’entre eux sont concentrés dans seulement quatre pays (Chine, Italie, Iran et Corée du Sud). Mais, de nombreux Européens et citoyens états-uniens ont déjà cédé à la panique. Cela est en partie compréhensible : il semble que certains pays - comme la France, l'Allemagne ou l'Espagne - soient au stade de développement épidémique dans lequel l'Italie se trouvait il y a deux semaines. Par conséquent, il est encore temps de tirer des conclusions des erreurs commises ailleurs. Cela vaut la peine de fermer les écoles pendant un certain temps, encourageant les gens à rester à la maison. Tout cela nécessite une préparation appropriée. Cependant, la panique n'est pas nécessairement le meilleur conseiller dans cette situation.

Cela est, en partie, dû au fait que la santé est très importante dans la perception des menaces de la part des populations. En septembre dernier, l’ECFR a mené un sondage d’opinion en vue des élections parlementaires en Pologne. Ce sondage a interrogé les Polonais au sujet de leurs principales craintes sur l’avenir. Déjà à ce moment-là, les maladies occupaient la seconde place (76%), juste après le changement climatique (78%) et bien avant la guerre (56%).

Par conséquent, il n’est pas surprenant que des personnalités politiques tentent d’exploiter l’hystérie collective à leur avantage. D’ailleurs, cela ne s'applique pas seulement à ceux que beaucoup d'entre nous sont habitués à appeler populistes. En Pologne, où des élections présidentielles se tiendront d’ici deux mois, la candidate de l’opposition a récemment appelé le gouvernement à « révéler la vérité à propos des cas de coronavirus » dans le pays. Si nous serions en droit de s’attendre à une telle démagogie de la part des membres du parti Droit et Justice (PiS) au pouvoir, enclins à des théories du complot, nous n’attendions pas de telles affirmations de la part de leurs rivaux censés être plus responsables. Ces accusations ne sont en rien différentes de celles de Marine Le Pen à l’encontre du gouvernement français.

L’ironie étant que, d’après des travaux de recherche, il s’avère que l’angoisse rend plus frileux, et donc, plus susceptible d’opter pour le statu quo. En d’autres termes, la tentative de mobiliser les électeurs en instrumentalisant leur peur n’est pas seulement irresponsable – mais pourrait aussi être contre-productive.  Bien sûr, l'opposition en Pologne a peut-être raison de dire que le gouvernement PiS ne gère pas la crise comme il faut. Cependant, elle-même doit se comporter de manière responsable : signaler les lacunes spécifiques et offrir un soutien, sans provoquer de panique inutile.

Le débat autour du coronavirus risque encore de se dégrader, principalement si les dirigeants politiques associent la propagation du virus à la question migratoire, enjeu qui a fait son retour dans l’agenda européen. Après tout, en Pologne, le président du PiS, Jaroslaw Kaczynski, avait affirmé en 2015 que son pays ne devrait pas accueillir de réfugiés venant du Moyen-Orient car ils pourraient amener « divers types de parasites protozoaires ». Matteo Salvini, leader italien de la Ligue, ainsi que le gouvernement grec ont également prononcé des propos semblables cette année. Matteo Salvini a appelé le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, à démissionner, en affirmant que la récente décision de son gouvernement de sauver des migrants en Méditerranée avait contribué à la propagation de la maladie en Italie. A son tour, le gouvernement grec a identifié le risque d’infection au coronavirus comme une raison pour stopper les demandeurs d’asile dans les îles de Lesbos et Chios.

Cette semaine, le premier cas d’infection au coronavirus a été identifié dans l’île de Lesbos, à quelques kilomètres seulement du camp où 27 000 réfugiés vivent dans des conditions sanitaires déplorables et sans services médicaux – et donc particulièrement vulnérables au virus. Cependant, le risque est que le gouvernement grec, plutôt que de les aider, choisisse une réponse répressive et violente envers toute personne voulant traverser la frontière.

Le coronavirus pourrait, par conséquent, devenir un outil dans la lutte politique de plus en plus grave et perverse sur la question migratoire en Europe. Cette épidémie renforce les arguments de ceux qui s’opposent depuis longtemps à l’accueil des réfugiés en Europe – faisant partie des mêmes partis politiques qui prônent des contrôles plus stricts aux frontières, et qui sont connus pour leur opposition aux décisions prises à Bruxelles. Mais si le débat public attire l’attention sur un supposé lien entre le virus, les frontières et les migrants, il se rapprochera dangereusement de discours sur la pureté nationale et la hiérarchisation des peuples, ainsi que sur la nécessité de se prémunir contre les menaces provenant de l’extérieur. Et il est peu probable que la recherche de boucs émissaires s’arrêtera là. D’innombrables articles circulent sur internet suggérant que les habitudes alimentaires en Chine pourraient être à l´origine de la maladie, alors qu’en réalité, les scientifiques s’accordent de plus en plus à dire que les origines du Covid-19 sont bien plus complexes. Malgré cela, ce genre d’infox s’alimente d’une sinophobie croissante.

Le populisme pourrait s’épanouir avec la propagation du coronavirus. Cela dépendra en grande partie du langage choisi par les dirigeants politiques et les médias pour aborder le virus. Cela dépendra également de la manière dont les gouvernements approcheront la gestion politique de cette crise, ainsi que le crédit qu’accorderont leurs citoyens à leurs déclarations sur l’évolution de la situation. En tant que tels, les gouvernements devraient fonder leurs décisions et leur communication sur des faits scientifiques et non pas sur des rumeurs. Ils devraient effectuer un partage de bonnes pratiques et tirer des conclusions du cas italien. Les gouvernements européens devraient également se concentrer sur ce qui est directement sous leur contrôle, et leurs rivaux politiques sur un débat de fond. Les deux devraient s'abstenir de la tentation de jouer avec la peur et les émotions négatives. En fin de compte, au-delà de l’enjeu de santé publique, ce qui est en jeu n’est pas l’ouverture des frontières, mais les fondements d’une société ouverte.