Cela pourrait constituer un tournant majeur dans la politique de Poutine, révélant une prise de conscience croissante que ses anciennes stratégies pour gouverner la Russie se montrent de plus en plus inefficaces.

Si la nouvelle se confirme, cela pourrait constituer un tournant majeur dans la politique de Poutine, révélant une prise de conscience croissante de sa part que ses anciennes stratégies pour gouverner la Russie se montrent de plus en plus inefficaces.

Des suggestions ont été régulièrement faites pour que le Kremlin concentre la majorité des services de sécurité et de renseignements du pays au sein d’une seule et même agence, reconstituant ainsi le KGB de l’ère soviétique. Vladimir Poutine, lui-même un ancien de cette agence et qui ne s’en est jamais caché, s’est jusqu’à présent opposé à cette idée. Cependant, un rapport du très bien informé journal Kommersant déclare qu’un nouveau Ministère de la sécurité intérieure (MGB) devrait bientôt être formé. Si les sources sont fiables – et il y a de quoi penser qu’elles le sont – alors cela pourrait constituer un tournant majeur dans la politique de Poutine, révélant les craintes et le mécontentement du Kremlin face à la situation actuelle. Quoi que Poutine espère, cela pourrait rendre les agences de sécurité encore plus politisées et dysfonctionnelles qu’elles ne le sont déjà.

 

KGB 2.0

 

Selon le rapport, qui depuis a été relayé dans les médias proches du gouvernement, le MGB serait largement constitué sur la base de l’actuel Service de Sécurité Fédéral (FSB), qui est déjà l’agence principale, et réincorporerait le Service d’Intelligence Extérieur (SVR) et la majorité du Service fédéral des gardes (FSO). Le Service de sécurité présidentiel personnel de Poutine resterait cependant une entité à part. En regroupant la sécurité intérieure et l’espionnage à l’étranger, incorporant ainsi l’ensemble de la communauté des renseignements en dehors de l’intelligence militaire (le GRU), cette agence serait une réplique exacte du  KGB.

Le nom de MGB a des résonnances doublement malheureuses, dans la mesure où il s’agissait à la fois du nom de la police secrète à la fin de l’ère stalinienne, et des agences de sécurité des Républiques populaires de Donetsk et Lugansk. Une formulation plus neutre aurait pu être trouvée. Dans tous les cas, il s’agira d’une agence de sécurité unique, extrêmement puissante et dépourvue de mécanismes de surveillance. En effet, celle-ci serait bien moins contrainte que le KGB, qui était étroitement surveillé par l’appareil du Parti communiste.

 

Le Ministère de la paranoïa du Kremlin

 

Peu de justifications soutiennent une telle transformation. Celle-ci sera coûteuse à une époque où les ressources étatiques sont déjà sous pression. Les officiers de police et les espions au service du Kremlin ne manquent pas, et cette initiative n’aura pour effet ni d’en générer davantage, ni de provoquer des économies d’échelle.

Au lieu de cela, elle semble refléter une prise de conscience croissante de la part de Poutine que ses anciennes stratégies de gouvernance de la Russie se révèlent de plus en plus inefficaces. Il s’est par le passé appuyé sur une légitimation de sa politique via la propagande et des artefacts de démocratie, combinée à des cooptations à travers l’amélioration du niveau de vie, et l’utilisation implicite mais souvent limitée de la répression. Comme le taux d’abstention record aux élections de dimanche de la Douma l’a souligné, le jeu des politiciens fantoches a perdu de son attrait, surtout à une époque où les temps sont durs et où de nouvelles mesures d’austérité sont imminentes.

D’un côté, ce changement pourrait lui-même être une mascarade : si Poutine décide d’utiliser le nom de MGB en particulier, c’est parce que celui-ci pourrait constituer un symbole puissant de potentielle répression. Après tout, la peur générée par un officier secret aujourd’hui serait suffisante pour ramener la population dans le rang sans même avoir à procéder à des arrestations. 

Mais tout comme la création des Gardes Nationaux plus tôt cette année, cette agence aurait aussi vocation à être potentiellement utilisée. Un KGB 2.0 serait un instrument puissant, non seulement pour supprimer toute opposition potentielle dans le pays, mais aussi pour surveiller et mater les élites. De manière significative, selon des sources anonymes du FSB citée par Kommersant, cette agence aurait aussi vocation à enquêter sur la grande criminalité, dont notamment les cas de fraudes ou de corruption, ce qui constituerait un instrument de choix pour contrôler les élites.  

 

Construire sa propre prison

 

Cela étant dit, cette initiative risque fort bien de renforcer les dérives dangereuses et l’incompétence rampante de la Communauté sécuritaire russe.

Il est devenu clair lors des recherches menées par l’ECFR à l’occasion du rapport « L’Hydre de Poutine », que les principaux problèmes au sein des services secrets russes sont les guerres de clocher, la corruption, et la politisation des renseignements qui parvient aujourd’hui jusqu’au bureau de Poutine.

Il serait utopique d’espérer que les guerres de territoire s’interrompront avec la création d’une super-agence dominée par le FSB. Les conflits les plus vicieux ont eu lieu dernièrement au sein même des agences ou entre des factions d’agences. Ceux-ci se contenteront de migrer à l’intérieur du MGB, où le manque de frontières institutionnelles vont en effet renforcer les compétitions. La tentation de se battre pour le pouvoir, l’accès aux informations et aux ressources n’en sera qu’amplifié.

Ce qui ne fait qu’accroître les possibilités de corruption. Les agences de sécurité russes détiennent un bilan désastreux en matière d’auto-évaluation, et même lorsqu’elles sont fructueuses, ce n’est que parce qu’un autre service s’est chargé de mener l’enquête, comme lors de la récente arrestation d’un employé du Comité d’Investigations qui protégeait un célèbre criminel. Le MGB ne serait en pratique pas l’objet d’une surveillance significative, et aurait toutes les chances d’être un foyer majeur de corruption.

Enfin, un problème clé des processus des renseignements russes est que Poutine et ses plus proches alliés se contentent d’écouter ce qu’ils ont envie d’entendre. Cela est principalement dû à la culture bureaucratique qui ne récompense jamais les porteurs de mauvaises nouvelles, et qui mène à une déconnexion dangereuse entre la prise de décision et le monde réel.

Moins les sources d’informations sont diverses, plus cette déconnexion est sensible, et la création du MGB octroierait à cette agence le quasi-monopole des renseignements sur lesquels Poutine baserait ses décisions. Il s’agit de la raison principale pour laquelle, ces dernières années, il a fait le choix de ne pas recréer le KGB. Que signifie le fait qu’il considère à présent cela comme un moindre mal ?