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Les manifestations et le président souffrant : la crise politique en Algérie

Les manifestations et le président souffrant : la crise politique en Algérie

Magharebia (cropped) - CC BY 2.0

Les Algériens sont descendus dans les rues pour exprimer leur mécontentement face à l’intention du président Abdelaziz Bouteflika de se porter candidat à un cinquième mandat à la tête de l’Etat. Cela pourrait-il être le début d’une réforme plus fondamentale ?

Après dix jours de silence, le président algérien Abdelaziz Bouteflika semble avoir enfin répondu aux manifestations qui se propagent à travers son pays. Dimanche dernier, la télévision d’Etat algérienne a rendu publique une lettre attribuée à Bouteflika par laquelle ce dernier a rejeté les appels des manifestants à ce qu’il se retire de la prochaine élection présidentielle, prévue pour le 18 avril prochain. Ces manifestations n’étaient pas totalement une surprise, puisque Bouteflika, désormais condamné au fauteuil roulant est à peine apparu en public depuis qu’il a été victime d’une attaque cérébrale en 2013. Mais la taille et l’étendue des manifestations – qui ont démarré dans la foulée de l’annonce faite le mois dernier de son intention de se présenter pour un cinquième mandat présidentiel – ont autant surpris les Algériens que les observateurs extérieurs.

Nacer remarque que l’Algérie ne s’est jamais véritablement engagée dans de véritables réformes politiques, sociales et économiques que par temps de crise.

Après avoir fait irruption le 22 février dernier, les manifestations ont repris deux jours plus tard, profitant d’un appel précédent à défiler de la part de l’organisation de la société civile Mouwatana (Citoyenneté). Les Algériens sont encore descendus dans les rues les 1er et 3 mars – le jour où les postulants à la présidence devaient remettre en vertu de la loi les signatures des quelques 60 000 soutiens exigés pour que leurs candidatures soient recevables.

Le dossier de candidature de Bouteflika est parvenu à la Commission constitutionnelle algérienne dans plusieurs camions. Mais le candidat lui-même n’est pas rentré de Genève, où il était présumé passer des examens médicaux depuis la semaine précédente. Bouteflika s’est fait représenter par son nouveau directeur de campagne – Abdelghani Zaalane, qui a remplacé l’ancien premier ministre Abdelmalek Sellal. A la fois la Commission constitutionnelle et l’organisme officiel chargé de l’observation indépendante des élections en Algérie avaient précédemment dit que cela constituerait une violation du Code électoral.

La lettre du président salue l’esprit civique des manifestations, qui ont largement maintenu une attitude calme et disciplinée face à une présence policière massive, et ont même nettoyé les rues après les défilés. Les manifestations ont souvent chanté « silmiya, silmiya » (pacifique, pacifique) et appelé à éviter toute violence, même face aux gaz lacrymogènes et aux autres illustrations de la pression policière. Cet aspect des choses offre un contraste saisissant avec le nombre énorme de manifestations locales que l’Algérie a connu lors de la dernière décennie, lesquelles, motivées par les difficultés sociales, mais aussi les échecs de la gouvernance, ont parfois tourné à l’émeute.

La lettre appelle à poursuivre le progrès vers la démocratie et la prospérité sans rompre avec les résultats récents. Toutefois, en réponse au cri du cœur des manifestants, elle promet que Bouteflika, s’il était réélu, respecterait les engagements suivants :

  • Tenir une Conférence nationale rapidement après l’élection, afin d’élaborer des réformes politiques, institutionnelles, sociales et économiques.
  • Adopter, par référendum populaire, une nouvelle constitution, qui consacrera la naissance d’une « nouvelle république » et une nouvelle gouvernance de l’Algérie – même si elles restent vagues.
  • Mettre en œuvre rapidement des politiques qui permettront une distribution plus équitable des ressources, et répondront à la marginalisation et à l’exclusion sociales, ainsi qu’au phénomène de la « Harga ».
  • Prendre des mesures qui garantissent que les jeunes Algériens pourront bénéficier « de la vie publique » et du développement économique et social.
  • Créer une autorité électorale indépendante qui aura la responsabilité exclusive de l’organisation des élections.
  • Et organiser une nouvelle élection présidentielle anticipée à l’issue de la Conférence nationale, qui désignera le successeur de Bouteflika.

Bien que ce soit le dernier engagement qui ait attiré la plus grande attention immédiate, tous reconnaissent la réalité de la société algérienne. La lettre admet que les demandes des manifestations sont légitimes ; que l’exclusion économique et sociale (y compris celle qui est liée à la corruption) est un problème majeur, en particulier pour les jeunes ; que le système actuel de gouvernance en Algérie, connu comme « le pouvoir », n’est pas en mesure de répondre de façon adéquate à ces défis ; et que le temps de Bouteflika à la présidence est désormais compté.

Le futur des manifestations

Pour commencer, des centaines de milliers de manifestants ont défilé non pas seulement dans la capitale, Alger, et les principales villes que sont Oran et Constantine, mais aussi dans des villes comme Batna, Blida, Skikda, Bordj Bou Arréridj, Touggourt, Ouargla, Tiaret, Adrar, Tamanrasset, et ailleurs encore. Ces manifestations, et celles qui ont suivi, ont témoigné d’un clair message d’opposition à un cinquième mandat présidentiel de Bouteflika. Parmi les slogans les plus populaires parmi les manifestants, on comptait des variations autour de « Le peuple ne veut plus ni de Bouteflika, ni de Saïd [Bouteflika] », cette dernière référence désignant le frère du président, qui veille constamment sur lui. « Pouvoir dégage » et « pouvoir assassin » - deux références à la violence gouvernementale historique qui ont été plus répandues ces derniers jours – et les critiques contre le Premier ministre Ahmed Ouyahia figuraient parmi les autres slogans les plus répandus.

L’état de santé dégradé du président était visible depuis son attaque. Mais des images récemment publiées de lui ont encore davantage souligné ses difficultés. La perspective d’un nouveau mandat pour Bouteflika était déjà embarrassante pour de nombreux Algériens en 2014. Mais ils pouvaient l’accepter dans un environnement incertain. Cinq ans plus tard, ils semblent nombreux à ne plus pouvoir supporter l’idée d’une nouvelle prolongation de son pouvoir. C’est plus particulièrement vrai pour de nombreux jeunes Algériens qui étouffent sous les contraintes sociales, l’absence d’opportunités économiques et une classe politique qui ne répond pas à leurs aspirations.

En outre, la chute des prix mondiaux des hydrocarbures depuis 2014 a fragilisé les projets d’infrastructure en Algérie, et créé un état de tension financière permanente dans le pays. Cette crise a aidé à perpétuer le sentiment dans l’opinion que l’Etat ne peut pas répondre efficacement aux difficultés des Algériens.

Les manifestations ne sont pas dirigées par quiconque. Elles sont d’abord apparues en ligne, démontrant le pouvoir et la portée des réseaux sociaux en Algérie, en particulier chez les jeunes. Mais d’autres générations ont aussi pris une part active aux manifestations – à l’image de Djamila Bouhired, une véritable héroïne nationale en raison de ses actes durant la guerre d’indépendance contre la France. Les manifestations ont même ébranlé des piliers du système algérien ; des membres du Front de Libération National, le parti de Bouteflika au pouvoir, ont démissionné, tout comme des hommes d’affaires de premier plan qui faisaient partie du Forum des Chefs d’Entreprise, une organisation d’entrepreneurs présidée par un proche du président. Même la présentatrice du journal qui a lu à l’antenne la lettre de Bouteflika en direct à la télévision a démissionné de son poste.

Pas de répétition de 2011

Même si certains analystes ont fait le rapprochement avec les révoltes arabes de 2011 (qui avaient aussi vu des manifestations en Algérie), cette comparaison est réductrice, et ne rend pas compte des facteurs propres à l’Algérie qui jouent un rôle crucial dans ce qui se passe. La structure du pouvoir algérien s’étend au-delà du premier cercle de ses dirigeants, tandis que l’histoire de la ferveur révolutionnaire et du militantisme pour la démocratie – lequel a conduit à la création du système multipartite en 1988 – reste importante en Algérie.

Les manifestations ont aussi démontré l’intense fierté nationale des Algériens et leur attachement aux symboles et aux slogans qui rappellent leur passé. Les manifestants veulent certainement remplacer un système de gouvernement qui a fonctionné durant des décennies, mais l’Etat n’est pas prêt de s’effacer. Ils ont aussi fait la preuve que les Algériens ne peuvent plus être dissuadés par les appels du gouvernement à la stabilité et ses références à la guerre civile brutale qu’a connu l’Algérie dans les années 1990, ou au conflit en Syrie. L’opposition algérienne reste profondément fragmentée et incapable de s’accorder sur une candidature commune qui se présenterait contre Bouteflika. Même avant la publication de la lettre du président, Abderrazek Mokri, dirigeant du Mouvement de la Société pour la Paix islamique, avait choisi de ne pas se présenter, tout comme l’ancien premier ministre Ali Benflis. Certains au sein de Mouwatana, une organisation coordonnée par la figure de l’opposition Soufiane Djilali, ont appuyé la candidature du général à la retraite Ali Ghediri, mais l’organisation elle-même ne lui a pas apporté son soutien.

Ce que la proposition d’une conférence nationale (une idée qui est apparue avant même que les manifestations ne commencent) permet de comprendre, c’est qu’il n’y a pas de successeur évident à Bouteflika. Même si des observateurs de l’Algérie ont parlé depuis quelque temps de la possibilité de promouvoir certaines des figures les plus éminentes au sein du système politique, il n’est pas assuré qu’un tel scénario se produise. Après la publication de la lettre de Bouteflika, des manifestations de nuit dans plusieurs villes ont témoigné de la façon la plus claire que les manifestants n’entendent pas céder. Rien n’indique que ce mouvement prendra fin dans un avenir proche.

Dans son livre La Martingale Algérienne, l’ancien banquier central algérien Abderrahmane Hadj Nacer remarque que l’Algérie ne s’est jamais véritablement engagée dans de véritables réformes politiques, sociales et économiques que par temps de crise. Les citoyens algériens qui ont envahi les rues, ainsi que les acteurs politiques et sécuritaires qui essaient de s’adapter, décideront de si la crise s’approfondira ou pas. A ce stade, personne ne sait comment les dirigeants de l’Algérie essaieront de répondre à la poursuite de ces manifestations et si les propositions déjà avancées suffiront.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle de l’ECFR.

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