Le moment est venu pour l’Union européenne de mettre en pratique sa capacité transformationnelle – et de protéger ses citoyens sans se renfermer sur elle-même.

Ces dernières semaines, les unes des journaux, les actualités des réseaux sociaux, les conversations privées, et les visioconférences qui se multiplient, tournent toutes autour du Covid-19. La crise nous met à l’épreuve d’une manière sans précédent. Alors que plus de la moitié de la population mondiale est désormais en confinement, une révolution de notre mode de vie s’est mise en place – que ce soit dans nos façons de travailler, de voyager, de se déplacer ou de passer (ou pas) du temps avec nos proches. Et cette révolution prendra des dimensions qu’il ne nous est pas encore donné de comprendre. Les perspectives de ces bouleversements sont à la fois excitantes et un peu effrayantes : nous n’avons aucun contrôle sur la situation et nous devons nous contenter de suivre les recommandations de nos gouvernements. Dans tous les cas, cette crise dont on ne connaît pas encore la date de fin aura de graves conséquences économiques, et rend déjà infernales l’organisation et les prévisions stratégiques des dirigeants politiques dans le monde entier.

Notre réaction immédiate a été de nous replier sur nous-mêmes, de fermer nos frontières et de limiter la coopération économique et politique avec nos voisins. Il semble pourtant complexe de maintenir des formes de collaboration et de coopération sans aucun contact humain. La diplomatie, les affaires étrangères et la coopération internationale s’étaient déjà adaptées à la technologie moderne et au numérique, intégrant les visioconférences aux modes de fonctionnement de la plupart des organisations. Les nouvelles technologies peuvent beaucoup – y compris rapprocher les continents – mais elles ne pourront jamais remplacer les interactions humaines qui constituent l’essence de ce que nous sommes.

Alors que la tentation d’un repli sur soi est forte, il est remarquable de constater que la grande majorité des gouvernements européens semblent conscients du fait qu’ils doivent unir leurs forces. Ainsi que l’a affirmé Josep Borrell, le Haut représentant pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité de l’Union européenne (UE), « ce n'est qu'en conjuguant nos efforts et en coopérant par-delà les frontières que nous pourrons vaincre le virus et en limiter les conséquences – et l'UE a un rôle central à jouer ». Les Européens sont désormais à l’épicentre d’une crise du multilatéralisme que nombre d’entre nous déplorent depuis plusieurs années– et le rôle disrupteur des États-Unis ne fait que renforcer la gravité du problème. C’est précisément pour cette raison que l’UE a l’opportunité de prouver qu’elle est le défenseur naturel de l’ordre multilatéral – fondement de sa politique étrangère, malgré des désaccords internes sur le sujet.

Alors que la tentation d’un repli sur soi est forte, il est remarquable de constater que la grande majorité des gouvernements européens semblent conscients du fait qu’ils doivent unir leurs forces.

L’UE se retrouve une fois de plus en position de vulnérabilité du fait de l’opportunisme américain. Après avoir dans un premier temps pris de la distance avec la crise, l’administration Trump a finalement mis en place une interdiction d’entrée pour les voyageurs venant de l’UE, et aurait également tenté d’acquérir une entreprise allemande qui travaillait à un vaccin contre le Covid-19. Le gouvernement a d’abord assuré que certaines régions des États-Unis pourraient revenir à la normale avant les autres, avant de finalement prolonger les mesures de distanciation sociale jusqu’au 30 avril. Depuis longtemps, la position de Washington est la même : America First. Il incombe donc à l’UE d’être le champion du système multilatéral. Le bloc devrait devenir le moteur de nouvelles initiatives entre les pays européens et ceux du G7, du G20 ou de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

La raison d’être de l’UE a toujours été la prospérité – la confiance, façonnée au lendemain de la Seconde guerre mondiale, dans le fait qu’une plus grande interdépendance économique sera porteuse de paix entre les États européens. Cette approche a été efficace à la fois au sein de l’Europe et dans la relation transatlantique. Néanmoins, cette interdépendance économique n’a pas protégé tous les intérêts de l’Europe en matière de sécurité, au sens strict autant que pour la sécurité humaine, comme il est de plus en plus évident avec la crise actuelle. A une époque de limitation des interactions humaines, nous devons soutenir l’idée contre-intuitive qu’il s’agit d’un mécanisme de solidarité sur le long-terme : nous ne nous protégeons pas uniquement nous-mêmes mais nous protégeons aussi de nombreux inconnus autour de nous. Ce sont des gestes simples mais vitaux. Ils représentent ce pour quoi l’UE se bat et ce que nous sommes : des individus au sein d’un collectif.

Le moment est venu pour l’Union européenne de mettre en pratique sa capacité transformationnelle – et de protéger ses citoyens sans se renfermer sur elle-même. Elle doit définir de nouveaux standards de protection, de santé et de sécurité sociale pour eux. Et quel meilleur moyen pour atteindre ces objectifs que de renforcer la souveraineté sanitaire européenne ? Il ne s’agit pas pour l’UE de s’attribuer les compétences sanitaires des États membres, mais de les soutenir et de les appuyer quand cela est nécessaire. Cela se traduit concrètement par le traitement de patients français et italiens dans les hôpitaux allemands, par les envois d’équipements médicaux à l’Italie, par le soutien aux citoyens européens à l’étranger qui cherchent à rentrer chez eux, et même par l’accord de la Banque Centrale Européenne à un programme de rachat de dettes à hauteur de 750 milliards d’euros, ainsi que par son engagement à faire « tout ce qui sera nécessaire » à la résolution de la crise.

L’UE a mis du temps à réagir d’une manière appropriée à la propagation du coronavirus. Elle a désormais commencé à le faire, prouvant qu’elle était capable de répondre aux attentes de ses citoyens en ce qui concerne une réponse à la crise à un niveau européen. La souveraineté et le pouvoir de l’UE ne sont pas incompatibles avec ceux de ses États membres, mais au contraire, ils se complémentent et se renforcent mutuellement. Nous sommes face à une crise dans laquelle les Européens ont la responsabilité de prouver leur humanité, leur solidarité, leur efficacité – il s’agit, en un mot, d’une question existentielle.