Yoel Guzansky et Azriel Bermant nous expliquent comment l'approbation prudente des Etats du Golfe vis-à-vis de l'accord sur le nucléaire iranien a affaibli l'argumentaire israélien sur ce dossier.

Dans son opposition acharnée au Plan global d’action conjoint (JCPOA), l'accord nucléaire entre l'Iran et les grandes puissances signé le 14 juillet, Israël a fait valoir le fait qu’un tel accord représenterait un grave danger pour l'ensemble de la région.La position israélienne vis-à-vis de l’accord nucléaire avec l’Iran a évolué : initialement fondée sur des attaques à l’encontre du sens profond de l’accord, la position israélienne se concentre aujourd’hui sur les implications qu’un tel accord pourrait avoir au niveau régional. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a continuellement souligné le fait que l’Arabie Saoudite et les autres Etats du Golfe sont au moins aussi concernés par les dangers d’un accord sur le nucléaire et par le fait qu’une levée des sanctions pourrait permettre à Téhéran de provoquer le chaos dans tout le Moyen-Orient. Toutefois, la position israélienne a été sérieusement entamée par le soutien public, quoique prudent, des Etats arabes du golfe à l’accord sur le nucléaire iranien.

Le 3 août, le ministre qatari des Affaires étrangères, Khalid al-Attiyah, alors qu’il présentait la position du Conseil de coopération du Golfe ou CCG - le club exclusif des monarchies qui comprend l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Qatar, le Koweït, Oman et Bahreïn - a fait remarquer, lors d’une conférence de presse en présence du secrétaire d’Etat américain John Kerry, que l’accord sur le nucléaire « était la meilleure option parmi toutes celles possibles pour parvenir à une solution vis-à-vis des armes nucléaires iraniennes ». Selon la Maison Blanche, ce soutien affiché des Etats du Golfe « ébranle » la position des décideurs politiques américains et des organisations pro-israéliennes qui affirment que l’accord iranien mettra en danger les amis des Etats-Unis au Moyen-Orient. 

Cependant, il faut savoir faire la distinction entre ce que les Etats du Golfe disent en public et ce qui se trame en coulisses. Les inquiétudes de ces Etats vis-à-vis des dangers que représentent l’accord iranien n’ont pas disparues. Al Sharq al Awsat, un quotidien panarabe appartenant à la famille royale saoudienne, a récemment averti que « l’accord ouvrirait les portes du mal au Moyen-Orient ». L’ancien ambassadeur saoudien aux Etats-Unis, Bandar bin Sultan, a, quant à lui, été plus critique de l’administration Obama en comparant l’accord avec l’Iran avec l’accord sur le nucléaire conclu avec la Corée du Nord et en soulignant le fait que cet accord « ferait des ravages dans la région ». D’autre part, même si la maison royale a pris la décision de ne pas critiquer publiquement cet accord, son attitude montrera probablement son insatisfaction par rapport aux implications de l’accord signé avec l’Iran.

Bien que les pays du Golfe restent profondément inquiets vis-à-vis des conséquences qu’aura l’accord iranien sur leur sécurité et sur leur statut, il existe des différences significatives entre les positions des membres du CCG au sujet de l’Iran.A l’inverse des Saoudiens, le Qatar et Oman se sont montrés plus positifs vis-à-vis de l’accord, même à huis clos, certains de leurs dirigeants allant même jusqu’à exprimer l’idée que cet accord pourrait permettre l’ouverture d’un nouveau chapitre dans l’histoire des relations entre l’Iran et les Etats du Golfe. Cependant, ces deux pays restent mécontents du possible rapprochement entre les Etats-Unis et l’Iran qui pourrait être engendré par cet accord et qui se ferait aux dépens de leurs liens avec les Etats-Unis. Ils craignent également que l’accord ne permette à l’Iran de diminuer le temps qui lui serait nécessaire pour produire des armes nucléaires tout en dirigeant l’assouplissement des sanctions de telle manière que celui-ci permette le renforcement de sa position au Moyen-Orient.

Les Etats du Golfe se sont rendus compte qu’ils n’y a rien à gagner à défier publiquement la position de l’administration Obama. Ils ont accepté le fait que l’accord iranien était une affaire conclue et que tenter de limiter les dégâts engendrés par cet accord était la meilleure solution à adopter. Ils ne sont que trop conscients du fait qu’ils auront besoin de l’appui militaire des Etats-Unis pour répondre aux futures menaces posées par l’Iran et ils ne considèrent pas ce soutien comme acquis. A mesure que l’Iran devient un acteur de plus en plus puissant au Moyen-Orient, les Etats du Golfe, et tout particulièrement l’Arabie Saoudite, chercheront à renforcer et à approfondir leurs relations avec l’Occident en matière de défense, tout en tentant de limiter les tensions avec Téhéran. En contrepartie de l’accord signé, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis cherchent ainsi à développer des systèmes d’armements sophistiqués, comme, par exemple, l’avion de combat F35. Toutefois, le gouvernement américain reste réticent à fournir de tels systèmes d’armements aux Etats du Golfe de peur que cela n’entame l’avantage qualitatif d’Israël en la matière. Les Américains pourraient, cependant, être forcés de revoir cette politique de manière à conserver l’assentiment de ces Etats vis-à-vis de l’accord iranien.

A l’inverse, M. Netanyahou estime que l’accord sur le nucléaire est assez dangereux pour justifier une confrontation frontale avec la Maison Blanche, considérant qu’il peut défier l’administration Obama sans endommager la relation spéciale existant entre Israël et les Etats-Unis.Toutefois, c’est un pari téméraire que M. Netanyahou fait ici. Si l’accord sur le nucléaire iranien venait à échouer en conséquence de l’action israélienne, cela pourrait avoir des répercussions graves sur la crédibilité et le statut international des Etats-Unis, ce qui aurait des conséquences incalculables sur la relation de long-terme qu’Israël a avec Washington. Il est important de noter qu’Israël s’est gardée de critiquer la Russie, malgré la promotion publique qu’elle a fait de l’Iran à la fois avant et pendant le processus de négociations ayant abouti à l’accord sur le nucléaire iranien. A l’inverse de Washington, la Russie ne fournit pas trois milliards de dollars d’aide militaire à Jérusalem, mais le pays pourrait, toutefois, rendre les choses plus difficiles pour Israël s’il choisissait d’intensifier sa coopération avec l’Iran. De ce fait, Israël ne veut pas prendre de risques lorsqu’il s’agit de Moscou.

Les Etats du Golfe ayant adapté leurs positions afin qu’elle soit en conformité avec celle de l’administration Obama, la position israélienne, férocement opposée à cet accord, se trouve effectivement isolée sur la scène internationale. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a tenté de galvaniser l’opposition à l’accord nucléaire aux Etats-Unis en affirmant que celui-ci constituerait une menace non seulement pour Israël mais aussi pour tous les alliés des Etats-Unis au Moyen-Orient. Mais si les adversaires de l’Iran, comme l’Arabie Saoudite par exemple, sont prêts à approuver publiquement l’accord sur le nucléaire, une telle vision devient tout de suite plus difficile à faire accepter.

Israël et les Etats du Golfe partagent l’opinion selon laquelle l’accord avec l’Iran est un mauvais accord et ils ont également la même inquiétude lorsqu’il s’agit d’envisager la possibilité que l’Iran ne devienne une puissance nucléaire.Cependant, leurs cultures politiques différentes et leurs façons de gouverner font qu’ils ont des manières significativement différentes de gérer la menace stratégique que représente l’Iran. Etant donné la réponse combative de la Maison Blanche vis-à-vis des remarques faites par Netanyahou, il est clair que l’administration Obama préfère l’approche plus discrète et privée des membres du CCG.

Néanmoins, comme il a été récemment démontré par Shlomo Ben Ami, ancien ministre israélien des Affaires étrangères, « Netanyahou est un idéologue de la catastrophe juive ». La décision qu’il a prise d’aller à l’encontre d’Obama est motivée par cette profonde inquiétude du gouvernement pour la sécurité d’Israël sur le long-terme, même si les calculs électoraux ont certainement joué un rôle dans sa décision, en effet, presque 75% des Israéliens disent penser que l’accord n’empêcherait pas le développement d’une arme nucléaire iranienne mais ne ferait qu’accélérer ce processus. On pourrait également faire valoir le fait qu’une situation où Israël se trouverait seule dans le combat contre l’accord sur le nucléaire ne pourrait que bénéficier au Premier ministre israélien. Cela serait en accord avec la vision du monde de Netanyahou selon laquelle Israël est un Etat cerné par les ennemis qui ne peut compter que sur lui-même pour assurer sa survie sur le long terme. Que cette stratégie soit dans les intérêts d’Israël sur le long terme est une question totalement différente.

 

Yoel Guzansky est chercheur à l'Institut d'études de sécurité nationale de l'Université de Tel-Aviv et a été membre du Conseil de sécurité nationale en charge du dossier iranien jusqu'en 2010. Il est également l'auteur de «Les États arabes du Golfe et la réforme au Moyen-Orient » (Palgrave Macmillan, 2015).

Azriel Bermant est chercheur à l'Institut d'études de sécurité nationale à l'Université de Tel Aviv. Il est l'auteur de «Margaret Thatcher et le Moyen-Orient» (Cambridge University Press, à paraître, 2016)