Alors que les lobbies allemands veulent développer liens plus étroits avec la Chine, Berlin durcit le ton à l'égard de Pékin.

A première vue, la septième visite de la chancelière Angela Merkel en Chine était pour affaires, comme d’habitude. Les accords habituels ont été conclus – par exemple, Volkswagen et son partenaire FAW, entreprise d’Etat chinoise, ont convenu de construire deux nouvelles usines d’assemblage dans les villes de Tianjin et Qingdao. Accompagnée de la délégation de chefs d’entreprises habituelle, Merkel s’est rendue à Chengdu, la capitale de la province du Sichuan dans le Sud-Ouest, et y a visité une usine de production Volkswagen. Le gouvernement chinois a, en effet, fait la promotion de Chengdu comme étant un centre d’investissements majeur et un moteur de l’urbanisation. Les entreprises allemandes telles que Volkswagen semblent penser qu’elles peuvent y tirer d’importants profits, puis reproduire dans les terres le succès qu’elles auront connu sur la côte.   

En réalité, les entreprises allemandes semblent être encore plus exigeantes. Dans un document de travail divulgué lors de ce voyage, le Comité consultatif économique sino-allemand (DCBWA), une organisation de lobbying pour les entreprises chinoises et allemandes, a demandé à Berlin de convaincre le public allemand d’être plus optimiste à l’égard de la Chine. Il stipulait qu’« Il revient aux gouvernements et entreprises des deux pays de promouvoir conjointement une bonne image des entreprises chinoises en Allemagne ». Il conseillait même d’utiliser l’argent du contribuable afin de développer les entreprises chinoises en Allemagne, à travers la mise en place d’un incubateur. Le gouvernement allemand n’a apparemment pas été informé de ces recommandations et ne les a toujours pas commentées.

Plutôt que de donner aux entreprises allemandes ce qu’elles veulent, Merkel commence à tenir tête à la Chine.

Toutefois, en y regardant de plus près, certains signes laissent penser que, plutôt que de donner aux entreprises allemandes ce qu’elles veulent, Merkel commence à tenir tête à la Chine. Lors d’une conférence de presse commune à laquelle a participé le Premier ministre Li Keqiang à Pékin, il a été demandé à Merkel de commenter la récente révélation de la présence d’un prétendu espion américain au sein du Bundesnachrichtendienst (BND), le service de renseignement étranger allemand. En montrant qu’elle prenait la question très au sérieux, elle a implicitement critiqué les Etats Unis devant ses hôtes chinois. Mais le plus intéressant est qu’elle a retourné la question de l’espionnage à ses homologues chinois. Juste avant que Merkel ne parte en Chine, le président de l’organisme de surveillance constitutionnel allemand avait prévenu que certaines entreprises des plus importantes économies européennes font face à la menace croissante d’espionnage industriel par des agences gouvernementales chinoises aux ressources immenses. Lors de la conférence de presse, Merkel a souligné que le gouvernement allemand était également opposé à l’espionnage industriel. Bien entendu, Li n’a pas commenté cette remarque – cela ne correspondait pas au ton anti-américain qu’il espérait.

De même, l’évolution récente de la situation en Mer de Chine Orientale et Méridionale semble avoir amorcé un changement subtil dans la stratégie politique allemande concernant les différends territoriaux en Asie de l’Est. Jusqu'à très récemment, le gouvernement allemand appelait seulement  Pékin à trouver des solutions pacifiques à la résolution de ses conflits avec les pays voisins. Il semblait avant tout vouloir éviter que la politique soit un obstacle à l’économie. Or, juste avant la visite d'Angela Merkel en Chine, une porte-parole du gouvernement allemand a déclaré lors d’une conférence de presse que l'Allemagne accueillait favorablement la réinterprétation japonaise de l’article 9 de sa constitution. Cette clause pacifique reconnait au Japon le droit à une « légitime défense collective ». Un point auquel Pékin s'est opposé catégoriquement. C'est la première fois que le gouvernement allemand s’implique ainsi dans le conflit entre la Chine et le Japon. Lors de la conférence de presse avec Angela Merkel, Li a sans surprise souligné que le Japon avait lancé une guerre d’agression contre la Chine 77 ans auparavant.

Il y a 25 ans de cela, alors que se produisaient les événements terribles de la Place Tiananmen, le mur de Berlin s’écroulait.

Ainsi,  même si le commerce continuera d'être au centre des relations entre la Chine et l'Allemagne, la chancelière semble de plus en plus désireuse de souligner les différences d'opinions majeures entre les deux pays. L'espionnage industriel et les inquiétants développements dans la politique étrangère chinois sont au cœur du débat. Toutefois, et surtout, Merkel s’exprimera un jour sur la question de la liberté politique. En effet, lors de son discours à l'Université de Tsinghua, la chancelière n'a pas mâché ses mots en décrivant ce qu’avait représenté pour elle, en tant que personne ayant grandi en Allemagne de l'est, de pouvoir enfin expérimenter la liberté politique. « Il y a 25 ans, à l'époque de la révolution pacifique en RDA, j’ai eu la chance de réaliser que la liberté, et notamment la liberté d'expression, devenait soudainement possible ». La signification de ce discours ne peut avoir échappé à la Chine et aux étudiants chinois. Il y a 25 ans de cela, alors que se produisaient les événements terribles de la Place Tiananmen, le mur de Berlin s’écroulait.