Le bureau de Paris - Paris Office


Le monde selon les partis insurgés européens

Publication

By &


Le vote britannique pour la sortie de l’Union européenne (UE) pourrait être le signe avant-coureur d’un tsunami politique européen. A travers le continent, des partis politiques « insurgés » opportunistes ont recours aux référendums comme une arme de choix pour remettre en question les élites politiques traditionnelles. Un nouveau rapport de l’ECFR montre que ces partis appellent à 34 référendums au total, sur des sujets aussi divers que leur appartenance à l’UE et des questions politiques spécifiques telles que les quotas de réinstallation de réfugiés.

L’ECFR a dirigé la toute première enquête portant sur les partis insurgés d’Europe. Des partis nouveaux, plus petits et plus modestes balayant l’échiquier politique de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Cette étude a mis en avant le fait que, malgré leurs différences, ces partis partagent un nombre surprenant d’idées quant aux questions de politique étrangère. Ils sont souvent eurosceptiques, sont opposés à toute intervention à l’étranger et notamment au Moyen-Orient, sont peu enthousiastes à l’égard de la relation transatlantique, et sont plutôt favorables à la Russie de Poutine.

« Le monde selon les partis européens insurgés : Poutine, les migrations et le pouvoir populaire » analyse les positions de politique étrangère de 45 partis insurgés. L’étude se base sur des entretiens menés par des chercheurs de l’ECFR avec les équipes en charge de la politique étrangère de ces partis, à travers les 28 Etats membres de l’Union européenne. Il s’agit de la première fois que leurs programmes de politique étrangère ont subi un examen circonstancié.

Les partis interrogés comprennent le Parti Communiste Français et le parti de gauche allemand Die Linke, ainsi que les partis d’extrême-droite anti-immigration Aube Dorée en Grèce, Lega Nord en Italie et Jobbik en Hongrie, entre autres. A l’exception de trois d’entre eux, ils détiennent tous au moins un siège dans leur parlement national ou au Parlement européen. Cependant, c’est en capturant l’attention des médias et en remettant en cause les élites politiques traditionnelles qu’ils exercent réellement leur influence, et non en travaillant avec celles-ci.  

Les partis insurgés ont déjà remporté des victoires dans plusieurs domaines. Le référendum britannique est le résultat d’années de campagne par le parti indépendantiste du Royaume-Uni (UKIP), et le Mouvement Cinq Etoiles en Italie a remporté les mairies de Rome et Turin il y a seulement deux semaines.

Le rapport soutient que la pression grandissante des référendums populaires pourrait handicaper les principaux corps décisionnels européens. La décision imminente du Conseil Européen sur la prolongation ou non des sanctions de l’UE contre la Russie et sur l’accord de libre-échange avec l’Ukraine pourrait par exemple être compliquée par le vote néerlandais en mai dernier qui rejetait le resserrement des liens entre l’UE et l’Ukraine.

Le rapport conclut que la politique étrangère n’est désormais plus un jeu réservé aux élites.

Mark Leonard, directeur de l’ECFR a déclaré :

« Beaucoup de ces partis insurgés ont des opinions sur la politique étrangère qui sont plus proches du Président Poutine que du Président Obama. Ils sont en train de renverser un consensus des élites basé sur l’atlantisme et la démocratie libérale, qui a dominé ces cinquante dernières années ».

« Nous ne pouvons pas les tenir pour des partis marginaux, ils représentent une révolution dans la politique étrangère de l’Union européenne. Leur arme de choix est d’utiliser les référendums afin de rallier un soutien populaire à leurs causes. Même lorsqu’ils ne remportent pas le pouvoir directement, ils sont si puissants politiquement qu’ils forcent les partis traditionnels à adopter leurs positions ».

Parmi ces partis contestataires :

La plupart, 28 au total, pensait qu'un vote en faveur du Brexit lors du référendum britannique entraînerait une désintégration de l'UE. La plupart, mais pas tous, ont cru que ce serait une bonne chose. La plupart, enfin, ont cru que cela déclencherait de nouveaux référendums dans d’autres Etats membres.

2.       Beaucoup ont démontré des réticences profondes à coopérer avec la Turquie sur la crise des réfugiés et se sont notamment opposés à son adhésion à l’UE. 36 partis s’opposent à l'accord UE-Turquie sur la crise des réfugiés, et beaucoup d'entre eux expriment leur inquiétude quant à cet accord, car il conduira à une coopération plus étroite entre l'UE et la Turquie. Sur d'autres questions, 23 se sont opposés à une coopération avec la Turquie sur la guerre en Syrie, et 24 contre le terrorisme. Sur d'autres questions telles que la crise en Ukraine et la crise de la zone euro, très peu de partis montraient leur approbation pour coopérer avec la Turquie.
3.       Les partis contestataires ont contribué à accroitre le rôle du Parlement européen (PE) en matière de politique étrangère, ainsi que le montre leur opposition à des éléments de l’accord UE-Turquie de mars 2016. La grande majorité des partis contestataires est représentée au sein du PE, et beaucoup d'entre eux ont plus d’impact à ce niveau qu'au niveau national. A mesure que leur influence s’accroit, ils sont susceptibles d'utiliser le rôle de consultation du Parlement européen sur des accords internationaux conclus en vertu de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) pour faire valoir leur ordre du jour.
4.       La politique d’accueil massif des réfugiés de Merkel n’est pas rendue responsable de la crise migratoire : seulement sept partis la mentionnent dans leurs deux premières explications de la crise. La stratégie américaine au Moyen-Orient était la réponse la plus populaire, et le recours à la violence du régime du président Assad en Syrie prenait la deuxième place dans les réponses données.
5.       Il n’y a pas « d’appétit » au sein de ces partis pour une intervention en Syrie. Dans les perspectives d’une implication européenne collective en faveur d’une intervention en Syrie, 32 partis répondent que cette option ne devrait pas être sur la table des négociations. Cela est lié au sentiment fort d’anti-américanisme et au refus de voir l’UE suivre la ligne américaine, notamment sur la politique étrangère au Moyen-Orient.
6.       Il y a une opposition généralisée concernant l’aspiration de l'Ukraine à adhérer à l'UE. Seulement 14 partis ont répondu sans équivoque qu'ils soutenaient cette adhésion, et parmi ceux-ci, seulement deux ne soutiendraient pas l'adhésion de l'Ukraine à l’OTAN.
7.       Il y a généralement un sentiment de scepticisme qui règne autour d’une intervention européenne ou américaine, en particulier au Moyen-Orient, que ce soit le Sinn Fein en Irlande ou UKIP au Royaume-Uni, le Front national et le Parti communiste en France, l'AFD et Die Linke en Allemagne, ou encore Jobbik en Hongrie et le Mouvement Cinq étoiles en Italie. Ces partis sont susceptibles de renforcer le sentiment de lassitude lié à l’intervention dans la politique étrangère de l'UE au cours des prochaines années, ce qui rend encore plus difficile pour les gouvernements nationaux de vendre l'idée d’un futur déploiement militaire à leurs populations.
8.       En dépit des différences entre les partis, il y avait un consensus concernant les menaces extérieures rencontrées par l'UE. Pour 36 des 45 partis visés, la crise des réfugiés ou la menace terroriste et l'islamisme radical (ces questions sont inextricablement liées dans les réponses que la majorité des partis a données) représentaient la principale ou les deux principales priorités pour l'UE. Cette réponse n'a pas été l'apanage de l'aile droite : Die Linke en Allemagne ; le Parti communiste français, Podemos en Espagne, et le Parti travailliste lituanien ont également été parmi ceux qui ont voté pour cette option.
9.       La méfiance parmi ces partis à l’égard de la relation transatlantique est en partie alimentée par l’opposition au traité transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), 26 d’entre eux affirmant que l'UE ne devrait pas conclure ce traité avec les États-Unis.  Mais il y avait quelques exceptions importantes, y compris le Parti Démocrate suédois, le Parti populaire danois, le Parti des Finlandais, le Parti estonien de l'unité populaire, ALFA en Allemagne, SYRIZA et les Grecs Indépendants qui y ont vu des aspects positifs.
10.   Les partis ont avoué avoir peu de compréhension de la Chine d'aujourd'hui ni de la manière de travailler avec elle. Il n'y a aucune preuve concrète d’une volonté des partis de droite ou gauche de renforcer l’engagement avec la Chine : 15 partis n’avaient tout simplement pas de position officielle.
11.   Les partis sont plus divisés sur la façon de travailler avec la Russie. Bien qu'il y ait une sympathie généralisée pour la politique étrangère russe (30 partis ont exprimé leur accord avec au moins certaines positions russes récentes, en particulier pour leur intervention en Syrie en l'absence d'autres acteurs jouant un rôle décisif dans le règlement du conflit), il y avait des positions plus divergentes sur le maintien des sanctions de l'UE envers la Russie et sur la décision de renforcer les capacités militaires de l’OTAN face à la menace russe. Ces points de vue sur la politique russe ne sont pas naturellement en accord avec la lignée des partis de « droite » de « gauche ».
12.   Beaucoup sont d'accord avec l'argument de Trump qui stipule que les Européens et d'autres devraient investir davantage au sein de l'OTAN et devraient promouvoir la vision d'une Europe militairement forte qui investit davantage dans sa propre sécurité - en grande partie au niveau national - et qui reste par conséquent indépendante des États-Unis.
13.    L'écrasante majorité a vu la nécessité d’obtenir des solutions européennes aux défis actuels. Cela a été moins mentionné sur la crise de la zone euro, où 20 partis ont opté pour des solutions au niveau européen ; 24 sont en faveur de solutions européennes pour la crise des réfugiés, 29 sur la guerre syrienne, 28 sur l'Ukraine, et 34 sur le terrorisme.
 

Autres publications