En décembre 2019, l’élite militaire a choisi Abdelmadjid Tebboune comme nouveau président de l’Algérie. L’officialisation de leur décision à travers des élections truquées n’a pas suffi à masquer le fait que l’armée a une fois de plus désigné le dirigeant du pays contre la volonté du peuple – comme cela a déjà été le cas pendant les 20 ans du mandat du président précédant, Abdelaziz Bouteflika.  

Ce processus a été un des facteurs principaux du Hirak, mouvement protestataire de masse, qui a débuté en février 2019 et amené une grande partie de la population algérienne à boycotter l’élection présidentielle. En effet, pour la majorité des Algériens, le président Abdelmadjid Tebboune n’est pas légitime puisqu’il émane du régime militaire.

Ce nouveau rapport d’Amel Boubekeur, chercheuse invitée à l’ECFR, analyse les manières dont le Hirak a révélé les failles du système de gouvernance en Algérie. Cette publication prend appui sur plus de 100 entretiens et sur un an de travail de terrain dans le pays.

Les principales conclusions sont :

  • Le pouvoir étatique en Algérie manque d’outils pour se réinventer ou pour négocier un nouveau contrat social avec sa population ;
  • L’armée a été incapable de restaurer le discours autour d’un « président civil » utilisé pendant les deux dernières décennies, alors que le président actuel a été incapable de masquer sa dépendance au pouvoir militaire ;
  • Le régime ne peut plus recourir à des élections truquées pour à la place de négociations avec les citoyens
  • Le Hirak a créé une culture politique d’émancipation populaire mais aucun accord sur un plan de transition politique n’a encore été trouvé ;
  • L’Union européenne pourrait être réticente à prendre position de manière explicite à propos de la légitimité des institutions gouvernementales algériennes actuelles, mais elle sera obligée de le faire pour toute structure politique de transition établie par le Hirak.

Tant que le pouvoir militaire empêchera les institutions gouvernementales de devenir représentatives – s’assurant que les mêmes acteurs et les mêmes pratiques dominent les partis politiques, les constitutions établies et les cadres légaux – il ne pourra pas exister de gouvernance civile stable.

Cette impasse risque de provoquer l’un de ces trois scénarios :

  • Dans le meilleur des cas, le régime permettrait l’organisation de consultations du Hirak avec le peuple algérien et accepterait leurs conclusions en termes de type de transition à mettre en place en Algérie ;
  • Dans le pire des cas, les généraux auraient recours à des mesures sécuritaires et déclareraient l’état d’urgence et la loi martiale, comme ils l’avaient déjà fait dans les années 1990 ;
  • Dans le troisième scénario, l’impasse persisterait. L’armée maintiendrait le président Abdelmadjid Tebboune au pouvoir et continuerait à s’occuper des affaires du pays de manière inefficace alors que le Hirak perdrait progressivement de son élan et se transformerait en une force politique secondaire incapable d’articuler des idées concrètes sur la façon d’atteindre ses objectifs.

Des éléments de ces trois scénarios pourraient s’entremêler à un moment donné. Cependant, seul un consensus national formel sur les rôles respectifs de l’armée et des forces de sécurité – et une évaluation des responsabilités de la clientèle de l’armée du temps d’Abdelaziz Bouteflika – ne pourra donner lieu à des négociations fructueuses sur un nouveau système de gouvernance.