« La situation en Syrie continue de s’aggraver » – voilà une observation faite maintes fois pendant les neuf dernières années de ce conflit brutal. Mais la souffrance constante du peuple syrien et l’impact du conflit sur les intérêts européens devraient tout de même susciter une réflexion interne approfondie en Europe.

Au-delà de l’obligation morale d’aider le peuple syrien, le principal intérêt de l’Europe en Syrie est de rétablir la stabilité et donc de prévenir l’arrivée de réfugiés sur ses côtes et du terrorisme dans ses villes. La stabilité en Syrie pourrait également permettre aux réfugiés en Europe et au Moyen-Orient de rentrer dans leur pays. En fin de compte, cela dépendra des capacités à s’attaquer aux causes à l’origine du conflit duquel Bachar el-Assad est le principal responsable, ayant mené une campagne militaire qui a laissé une Syrie dévastée et provoqué la mort de 500 000 personnes.

Dans cette nouvelle publication de l’ECFR, Julien Barnes-Dacey affirme que la campagne américaine de « pression maximale » sur le régime de Bachar el-Assad est non seulement vouée à l’échec, mais se fera également au détriment de ceux qui ont le plus besoin d’aide – les Syriens ordinaires qui s’efforcent de survivre et de construire un espace d’indépendance minimum à l’intérieur du pays mais en-dehors du régime.

L’Europe doit donc agir immédiatement et adopter une approche de « société maximale ». Cette nouvelle stratégie reconnait que le régime de Bachar el-Assad est le principal responsable des problèmes en Syrie, et cherche à apporter une aide directe aux Syriens sur le terrain. Surtout, cette stratégie présente les étapes à travers lesquelles les Européens peuvent réussir ce pari avec un coût politique acceptable, y compris en renforçant l’unité européenne autour d’une position commune sur la Syrie.

Les principales conclusions de ce rapport sont :

  • Après neuf années de conflit, les Etats-Unis mettent désormais en place une campagne de « pression maximale » contre la Syrie, dans le but d’obtenir l’effondrement du régime. Alors que Bachar el-Assad a effectivement gagné la guerre, il est peu probable qu’il cède sous la pression économique américaine ;
  • Bachar el-Assad est responsable de l’écroulement du pays, mais cette stratégie ne fera qu’accélérer l’effondrement de la société syrienne, notamment avec le risque supplémentaire créé par le coronavirus, et ne débouchera pas sur une transition politique ;
  • Les gouvernements européens devraient adopter une stratégie de plus long-terme qui puisse protéger ces forces au sein de la société qui résistent encore, avec l’objectif de construire un avenir meilleur, qui corresponde aussi aux intérêts européens ;
  • L’imprévisibilité de l’administration de Donald Trump signifie que dissuader les Etats-Unis de poursuivre cette stratégie n’est pas impossible – les Européens devraient chercher à influencer Washington pour favoriser tout soutien à la société syrienne.

Une approche de « société maximale » en Syrie aura plusieurs piliers. Pour commencer à la mettre en place, les gouvernements européens devraient dès à présent :

  • Augmenter l’aide dite « humanitaire plus ». Cela implique un soutien au-delà du volet purement humanitaire, en apportant une aide de reconstruction et de développement, ainsi que la mise en place de services essentiels. Le Covid-19 rendra cet aspect plus urgent ;
  • Diriger un soutien directement aux Syriens sur le territoire national. Les Européens devraient fournir, avec précaution, une aide renforcée aux Syriens sur le terrain – à travers un soutien financier direct ou un engagement numérique pour transmettre de l’expertise et du soutien logistique – pour poser les bases d’une résilience sociale ;
  • Élargir et assurer la mise en œuvre efficace des exceptions aux sanctions européennes. L’Union européenne, au nom de ses États membres, devrait s’assurer que les sanctions européennes soient appliquées correctement, et que les exceptions pour les aides humanitaires soient accessibles ;
  • Améliorer les contacts européens en Syrie. Les Européens doivent revenir sur leur affirmation qu’un engagement dans le pays légitimerait le régime de Bachar el-Assad. Certes, aucun ré-engagement politique total avec Bachar el-Assad ne doit être établi sans la mise en place de mesures réciproques, mais l’établissement de contacts prudents à des niveaux inférieurs seraient aussi bien dans l’intérêt de l’UE que de la population syrienne ;
  • Définir publiquement une voie « plus pour plus » qui soit viable. L’approche de « société maximale », qui vise à renforcer la résilience de la société syrienne, devrait être accompagnée par des efforts européens progressifs pour protéger les acquis à travers des négociations de haut niveau dans une dynamique plus viable du « plus pour plus ».

La stratégie de « société maximale » renforcera les forces en Syrie qui survivent encore sous la domination du régime. Aider ces individus et ces reliquats de vie en société indépendante à survivre est vital pour l’avenir de la Syrie – ainsi que pour les intérêts des Européens.