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Si l’Europe veut que les gens arrêtent de se noyer, elle doit les laisser voler.

Si l’Europe veut que les gens arrêtent de se noyer, elle doit les laisser voler.



Selon toute vraisemblance, on se souviendra du mois passé comme étant un tournant décisif dans le drame de la migration en Europe. En effet, l’Allemagne a, pour les réfugiés syriens, suspendu Dublin II, le traité de l’Union européenne (UE) qui oblige les demandeurs d’asile à s’inscrire dans le premier pays européen dans lequel ils arrivent. Pendant ce temps, le pays a promis de ne pas limiter le nombre de réfugiés qu’il acceptera, mettant au défi les autres pays Européens de faire de même.

Partout en Europe, la soudaine générosité de l’Allemagne est surpassée par celle du grand public, des clubs de football jusqu’aux simples citoyens, qui ont donné l’équivalent de plusieurs millions d’euros en nourriture, vêtements et abris. Pour ces personnes, une seule image est venue symboliser la crise : la photographie d’un petit garçon de trois ans, Aylan Kurdi, étalé sans vie sur une plage turque. C’était à la fois choquant et familier. Pendant des années, l’opinion publique a vu défiler les rapports sur des réfugiés mourant sur des bateaux surchargés et à peine navigables, lancés sur la mer Méditerranée.

Et ces images – indépendamment de la solidarité civile, de la renégociation des quotas ou même d’une suspension complète de Dublin II – continueront à affluer. Les passeurs factureront toujours des milliers de dollars pour l’entassement de migrants désespérés sur des embarcations de fortune. La principale raison pour laquelle les migrants choisissent les bateaux est la directive de l’UE 51/2001/EC, qui n’est pas prête d’être modifiée ou même débattue.

Cette directive de l’UE a été adoptée en 2001. Elle indique que les compagnies aériennes et maritimes ont la responsabilité de veiller à ce que les ressortissants étrangers désireux de voyager en Union européenne possèdent des documents de voyages valides selon les critères de leur pays de destination. Si de tels voyageurs arrivent en UE mais sont détournés, la compagnie est obligée de payer la facture pour les renvoyer chez eux. La compagnie peut également être pénalisée entre 3000 et 5000 euros par infraction. Afin d’éviter les amendes, les compagnies aériennes sont devenues assidues dans leur vérification que quiconque n’ayant pas les passeports ou visas appropriés ne puisse monter à bord de leurs avions.

Visant à lutter contre l’immigration illégale, la directive ne semble pas faire exception pour les demandeurs d’asile « l’application de cette directive » explique l’article 3, « est sans préjudices et découle des obligations de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés ». Mais le personnel des compagnies aériennes n’est pas qualifié pour examiner les demandes des réfugiés, et les compagnies préfèrent « pécher » par excès de prudence. Dans la pratique, les mises en garde ne sont pas suivies d’actions concrètes.

En effet, grâce à la directive, l’Union européenne a été en mesure de se libérer de la responsabilité d’examiner les demandes de la plupart des demandeurs d’asile, en plaçant ce fardeau sur les épaules des entreprises privées. L’effet net est que le premier filtrage des réfugiés, au lieu d’être traité par des agents formés, est généralement laissé au personnel de la compagnie aérienne, à l’embarquement. Ces derniers sont ordonnés par leur direction de refuser le voyage à quiconque qui ne soit pas raisonnablement certain d’être autorisé à entrer dans le pays européen de destination. Cela agit comme un moyen de dissuasion automatique, et pousse les gens à prendre les bateaux des passeurs. Il n’y a aucune autre raison pour laquelle des familles payent des milliers d’euros pour une place sur un piège mortel flottant plutôt que quelques centaines d’euro sur un vol court et pratique.

Si l’Europe a réellement envie d’éviter d’accroître le nombre des décès dans la Méditerranée, elle a besoin d’abandonner cette directive, ou tout au moins de la remplacer par un arrangement plus humain et plus équitable. D’une part, l’UE et ses Etats membres doivent assumer la responsabilité de l’examen des demandes d’asile, au lieu de la laisser aux mains des compagnies aériennes. L’UE doit également lever les sanctions sur les compagnies aériennes qui laissent passer les réfugiés en Europe. Enfin, les coûts des expulsions – si nécessaire– devraient être pris en charge, ou tout au moins partagés, par les Etats membres et l’UE.

La suppression des restrictions sur les voyages en avion augmenterait, potentiellement, le nombre de personnes faisant la queue pour demander l’asile.  Les problèmes les plus importants que sont le droit d’asile et de la liberté de mouvement mis de côté, l’Europe devrait être en mesure de faire face à une telle augmentation. L’Allemagne est déjà en train de repousser ses restrictions sur le nombre de réfugiés que le pays va accepter, et promet de diminuer considérablement le temps de traitement des demandes d’asile. Les autres Etats membres peuvent lui emboîter le pas, mettre en place des procédures plus rapides d’examen des demandes d’asiles et, si nécessaires, d’expulsion.

L’UE peut soutenir les Etat membres en créant, à l’échelle européenne, une structure de filtrage des revendications à l’arrivée des voyageurs – filtrages effectués par des agents formés, et non pas par le personnel de compagnies aériennes – ainsi qu’un financement européen afin de couvrir les coûts des expulsions. Un tel système augmenterait également la documentation, le contrôle et le suivi des cas de manière significative : il est plus facile d’enregistrer et de garder une trace des individus qui arrivent dans un aéroport plutôt que ceux qui arrivent sur des plages désertes en essayant du mieux qu’ils peuvent de ne pas être découverts jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur destination d’asile. Comme alternative, l’UE pourrait mettre en place des installations primaires de traitement dans un pays sur en dehors de l’UE, et garantir un passage sans danger aux demandeurs d’asile – bien qu’il soit difficile de voir quel pays pourrait assumer le fardeau de devenir le goulot d’étranglement de l’Union.

Pour être sûres, ces options nécessiteraient un financement généreux ; mais là encore, elles rendraient inutiles les campagnes militaires envisagées contre les bastions de passeurs. Les responsables européens ont fait preuve de circonspection lors de l’évaluation des coûts prévus d’une telle campagne. Cependant, l’ampleur de celle-ci et la participation de forces navales et aériennes suggèrent qu’elle serait plus coûteuse que prévu. En coupant l’herbe sous le pied du commerce de la contrebande, à l’inverse, les fonds pourraient être acheminés depuis les coffres de guerre vers une solution plus responsable et durable. Cela serait également moins coûteux en termes de vies humaines qu’une campagne militaire - en effet, pour le moment, l’idée de détruire les flottes des contrebandiers avant que les migrants n’embarquent sur les bateaux et d’ensuite pourchasser les gangs de contrebande les plus notoires est discutable, notamment après la noyade de centaines de réfugiés dans un seul incident au large de la côte italienne ce printemps.

L’union européenne a le pouvoir de supprimer l’économie de la contrebande par un trait de plume. Abolir la 51/2001/EC retirerait une épine du pied de Dublin II et pousserait même certains à négocier les quotas : en leur donnant le choix, les réfugiés préféreraient voyager vers les pays de l’UE les plus riches, qui offrent une plus grande chance de nouveau départ, pas comme la Grèce ou la Hongrie. Les gouvernements catégoriquement opposés, pour une raison ou pour une autre, à accepter plus de réfugiés peuvent apporter leur contribution à l’effort en aidant à financer le processus européen de traitement des dossiers et des expulsions, ou en investissant plus d’argent dans la procuration d’un nouveau départ pour les réfugiés s’installant dans les régions les plus accueillantes de l’Europe.

Les changements qui ont lieu au sein de l’Europe sont déterminants, et aideront le continent à mettre en place un moyen de garantir la sécurité et d’améliorer les vies de ces réfugiés qui survivent au voyage. Les défis plus considérables de préserver la liberté de mouvement et les droits de l’homme à la hauteur d’un monde toujours plus interconnecté seront toujours présents, et vont probablement nous occuper pour toute une génération à venir. Mais si l’Europe veut que les gens arrêtent de mourir par milliers dans la Méditerranée, il n’est pas suffisant d’attendre sur les rivages avec des couvertures, ou même d’envoyer des bateaux de secours. Si l’Europe veut que les gens arrêtent de se noyer, elle doit les laisser voler.

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