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Provoquer des secousses : la « méthode Macron »

Provoquer des secousses : la « méthode Macron »

Remi Jouan (cropped) - CC BY 3.0

La souveraineté stratégique européenne est le fil conducteur de la plupart des discours et déclarations d’Emmanuel Macron est : il craint que l'Europe ne soit marginalisée dans un monde où progressent les régimes autoritaires.

Deux jours avant le 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin, The Economist a publié un long entretien avec le président français Emmanuel Macron qui a détaillé sa vision politique, économique et stratégique pour l'Europe. Le débat qui fait rage autour de l'interview s'est concentré sur son titre : "L'OTAN est en état de mort cérébrale". Mais M. Macron y parle aussi beaucoup de ses prises de position diplomatiques récentes qui ont fait tirer la sonnette d'alarme en Europe du Nord et de l'Est : sur la Russie, les Balkans occidentaux, et sa position apparemment ferme sur la prolongation du délai de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE). Plusieurs de ces positions ont mis en évidence le fossé croissant entre Paris et Berlin sur la voie à suivre pour l'Europe. Et sa déclaration sur l'OTAN ne fait pas exception. Incidemment, Le jour même, la chancelière allemande Angela Merkel a rejeté sa position, tandis que la ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, a prononcé un discours exposant sa vision de la politique allemande de sécurité et de défense. Le discours réitérait l'engagement de l'Allemagne à atteindre l'objectif de l'OTAN de consacrer 2 % de son PIB à la défense.

Une chose est certaine : Emmanuel Macron a atteint son objectif de stimuler et de mener un débat sur ces questions. Pendant tout ce temps, il semble être imperméable aux critiques de ses détracteurs. C'est la « méthode Macron »,  l'habituel « en même temps » : une méthodologie radicale et une opposition directe à la recherche de consensus à laquelle les Européens et le système multilatéral sont habitués. C'est la ligne politique qu'il a suivie depuis son arrivée au pouvoir en 2017.

En ce sens, il n'y a rien de nouveau dans l'interview de The Economist, si ce n'est le malheureux choix de mots de M. Macron sur l'OTAN - qui fait partie de son récit de l'incursion de la Turquie en Syrie du Nord. Ce commentaire fuit suivi de cette déclaration : "Mais cette situation, de fait, ne questionne pas selon moi l’interopérabilité de l’OTAN qui est efficiente entre nos armées, ça marche pour commander des opérations. Mais sur le plan stratégique et politique, force est de constater que nous avons un problème.Il appelait à une plus grande coordination et - encore une fois - à une vision stratégique commune des intérêts de l'Europe et de l'OTAN. C'est la même approche qu'il a adoptée pour développer les capacités européennes de défense dans le cadre de la souveraineté stratégique européenne.

Emmanuel Macron sait que l'OTAN reste indispensable et que les nouveaux instruments dont l'Europe se dote viendront compléter l'alliance.

Au début de son mandat, il a juré d'obtenir le soutien de l’Allemagne en assurant qu'il allait réformer la France - en espérant qu'en retour, Berlin soutiendrait ses projets de réforme de l'UE. À sa grande frustration, et en partie pour des raisons domestiques allemandes, cette approche n'a pas fonctionné. Ainsi, au lieu d'attendre ses partenaires, le Président français impose son rythme et propose de nouvelles initiatives presque chaque semaine.

L’ECFR a appelé à plusieurs reprises à un investissement intellectuel accru dans la réflexion stratégique européenne, afin de mettre un terme à la cacophonie stratégique sur le continent. Et la « méthode Macron » est en partie conçue pour atteindre cet objectif. Mais il faut se méfier des domaines dans lesquels cette méthode pourrait être contre-productive. M. Macron sait que l'OTAN reste indispensable et que les nouveaux instruments dont l'Europe se dote - la coopération structurée permanente, le Fonds européen de défense, l'examen annuel coordonné de la défense et l'Initiative européenne d'intervention –viendront compléter l'alliance. Cependant, comme le souligne l’analyste François Heisbourg : "Il y a un réel problème et le danger d'une prophétie auto-réalisatrice qui s'accomplit lorsque MM. Trump et Macron disent des choses similaires au sujet de l'article 5, en particulier à un moment où il n'existe pas de consentement européen commun, ni de capacités, quant à un substitut qui ne soit pas l’OTAN".

Dans l'exercice de leurs fonctions, tous les présidents français prononcent un discours historique sur leur vision de la dissuasion nucléaire française. François Hollande a donné le sien en 2015, déclarant que « l'existence même de la dissuasion nucléaire française est une contribution forte et essentielle à l'Europe ». La question clé est maintenant de savoir si Emmanuel Macron est prêt à aller plus loin : si la garantie de sécurité nucléaire américaine pour l'Europe s'avèrait peu fiable, la France serait-elle prête à la remplacer ? Dans une enquête de l’ECFR sur l'attitude des Européens à l'égard de la dissuasion nucléaire menée l'année dernière, les répondants de la région baltique et d'Europe orientale ont exprimé un manque de confiance évident dans la dissuasion nucléaire française. Par conséquent, si elle devait remplacer les États-Unis en tant que fournisseur de dissuasion nucléaire pour l'Union européenne, la France devrait mener un exercice massif à travers l'Europe pour gagner la confiance de ses partenaires.

Le fil conducteur de l'entretien avec The Economist - et de la plupart des discours et déclarations de M. Macron - est la souveraineté stratégique de l'Europe. Il craint que l'Europe ne soit marginalisée dans un monde où les pouvoirs autoritaires s'élèvent, où le duopole américano-chinois semble appelé à dominer et où la légitimité du système multilatéral est de plus en plus remise en question. Il estime que l'Europe ne peut conserver son pouvoir qu'en renforçant sa souveraineté en matière de défense et de technologie, tout en luttant contre le populisme par la création d'un nouveau contrat social. Tout cela nécessite que l’UE soit réformée de l'intérieur.

Le fait qu’Emmanuel Macron ait suscité une conversation sur ces sujets est un succès en soi. Mais la « méthode Macron » devra accorder une plus grande attention aux principaux partenaires européens et otaniens de la France s'il veut atteindre ses objectifs. C'est d'autant plus vrai qu'il craint que nous assistions à la fin d'un ordre mondial - l'hégémonie occidentale qui a suivi la chute du mur de Berlin. Si elle veut contribuer à la construction d'un nouvel ordre mondial dans lequel elle sera autonome en tant que puissance géopolitique, l'Europe aura besoin de toute l'aide qu'elle peut obtenir.