Cet article a été publié dans le Middle East Eye le 15 Août 2015.

 

Peu de gens sont aussi étroitement identifiés aux politiques israéliennes que ne l’est Mark Regev, porte-parole en langue anglaise de Benjamin Netanyahou, qui est, à présent, pressenti pour remplacer Daniel Taub au poste d’ambassadeur au Royaume-Uni.

Depuis sa nomination par Ehud Olmert en 2007, Regev est devenu le visage le plus connu de la politique israélienne, en particulier des guerres menées par Israël. Son passage à l'un des postes diplomatiques les plus lucratifs du pays – le troisième peut-être en termes de prestige et d'importance après ceux aux États-Unis et à l'ONU – nous informe sur l’approche adoptée par Benjamin Netanyahou en ce qui concerne les efforts diplomatiques d’Israël au sein d’une communauté internationale de plus en plus désenchantée.

Né en Australie en 1960, Regev est parti vivre en Israël en 1982. Il a passé ses premières années dans un kibboutz, avant de rejoindre le service diplomatique en 1990. Il a gravi les échelons en occupant une longue liste de postes diplomatiques, notamment à Washington et à Pékin, avant de retourner en Israël en tant que porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

En 2007, il lui a été proposé le poste de porte-parole de langue anglaise du Premier ministre d'alors, Ehud Olmert, déjà en difficulté sur la scène politique. Regev a déclaré à plusieurs reprises vouloir être perçu comme abordable et humain, plutôt que de diriger les opérations de relations publiques du Premier ministre sous le couvert de l’anonymat habituellement réservé au poste de porte-parole officiel.

Bien qu'il n’ait pas de réel poids politique, il peut se vanter d'être la seule figure politique israélienne dont les performances font fureur sur Internet, atteignant les centaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux.

Ce qui est moins flatteur – mais qui, en même temps, est à l’origine de la majorité des vues sur Internet, du moins si l’on se réfère aux titres des vidéos – n’est pas tant l’admiration portée à Regev que la joie que l’auditoire retire de le voir se faire épingler par les commentateurs de politique étrangère. La vidéo la plus populaire dans ce domaine est, par exemple, une vidéo atteignant plus de 600 000 vues et étant intitulée : « Jon Snow « pulvérise » Mark Regev, porte-parole israélien ».

En toute équité, Regev est tenace et clair, tenant tête aux critiques, à l’exaspération et à l’indignation des journalistes auxquels il fait face. Mais la liste ne s’arrête pas là : ses détracteurs s’indignent également de sa factualité, son manque de décence, d’empathie et de bon sens. Le problème est que la position de Regev lui impose souvent de soutenir des faits en contradiction avec les témoignages directs dont disposent les journalistes. On pourrait ici penser, pour ne citer qu’un exemple, à la tentative de Regev de persuader Jon Snow, journaliste de Channel 4, que le Hamas avait induit son correspondant à Gaza en erreur en influençant ce qu’il avait vu de ses propres yeux.

De ce fait, ses interviews sont constamment marquées par une incrédulité qui ne fait que croître à mesure que celle-ci s’étend. Ainsi, peu importe l’éloquence avec laquelle Regev met en avant l’agenda du gouvernement israélien, ses interlocuteurs semblent rarement convaincus.

Pris séparément cependant, une telle obstination ne disqualifie pas quelqu’un pour le poste d’ambassadeur, bien au contraire : Regev personnifie peut-être le mieux le hasbara, ou « explication ». Dans son sens professionnel,  ce terme est le plus souvent traduit par l’expression « diplomatie publique ».

De manière plus approfondie, ce terme désigne cette conviction israélienne presque maniaque que tous les problèmes que la communauté internationale pourrait avoir avec l’occupation des Territoires palestiniens, vieille d’un demi-siècle, sont tout simplement dus au fait qu’Israël n’arrive pas à fournir une explication assez claire qui permettrait de contrer la politique, lamentablement télégénique, de victimisation palestinienne.

Cette approche ayant un effet limité – certaines politiques et actions étant, quels que soient les efforts faits, trop inexplicables ou indéfendables pour que cela ne se fasse pas de manière trop flagrante – le processus d’explication est devenu un objectif à part entière de l’Etat israélien.

Mark Regev, peut ne pas avoir convaincu un seul téléspectateur qui n’était pas déjà lourdement biaisé en faveur d'Israël, mais sa ténacité éloquente à exprimer des regrets pour des atrocités qui sont ensuite froidement répétée (entraînant de ce fait encore plus d'expressions de regrets) est, pour les décideurs politiques israéliens, un atout en soi. 

De manière plus concrète, le style de Regev – de commisération sans prise de responsabilité - commence maintenant à être considéré comme l'approche la plus modérée et pragmatique.

 

Désolé de ne pas être désolé

 

Des jeunes membres de la droite israélienne, comme Ayelet Shaked, Tzipi Hotoveli et Danny Danon, se démarquent de cette approche en adoptant un ton beaucoup plus irrévérencieux, préférant défendre plutôt qu’excuser le comportement de l’armée israélienne. Danon, qui a été limogé de son poste de vice-ministre de la défense pour avoir critiqué l’approche « douce » adoptée par Netanyahou vis-à-vis de Gaza durant la guerre de l’année dernière, a été tiré du poste, en quelque sorte risible, de ministre des sciences, des technologies et, domaine sur lequel on insiste lourdement, de l’espace pour être nommé nouvel ambassadeur d’Israël à l’ONU.

Des motivations internes expliquent la nomination de Danon à un tel poste, l’une d’entre elles, et pas des moindres, étant le désir de Netanyahou de maintenir ce rebelle en devenir aussi loin que possible de l’arène centrale du Likoud. Mais le contraste entre ces deux nominations – l’attitude « rentre dedans » de Danon et Regev dont les actions ne le culpabilise pas – révèle quelque chose d’intéressant sur la façon dont Netanyahou voit les deux avant-postes que ces deux diplomates, fraîchement formés, auront à diriger.

S’agissant de l’ONU, une personnalité au caractère fort, voire agressif, semble être privilégiée : Israël veut ici quelqu’un qui serait « de feu et de souffre ». Concernant le Royaume-Uni, et, a fortiori, l’Europe, l’attitude souhaitée pourrait être synthétisée ainsi : «  parle doucement et … essaye de prétendre que la matraque que tu tiens n’est en fait qu’une simple sucette ».

La patience qu’ont les Européens vis-à-vis de la politique israélienne commence, en effet, à sensiblement s’amoindrir et Netanyahou– ou ses conseillers – semble réaliser que l’approche selon laquelle il faut « dire les choses telles qu’elles le sont dans la réalité » est préjudiciable pour les intérêts israéliens. De ce fait, si le gouvernement israélien est décidé à nommer un « explicateur » plutôt qu’un belliciste irrévérencieux, peu de candidats, parmi la liste de toutes les personnalités publiques israéliennes, sont plus aptes que Regev à occuper ce poste.

Cependant, Regev se trouve face à deux défis. Le premier est à trouver dans sa personnalité même : de tout ce que l’on sait de son travail, Regev apparait comme un sprinter plutôt qu’un marathonien. Renforcer la position d’Israël dans la diplomatie de l’Union européenne, ce qui ferait avancer Israël aussi lentement mais aussi implacablement qu’un glacier, demandera plus d’endurance et de consistance qu’un débat sans grande profondeur avec un journaliste irrité à la télévision. Et, même si sa personnalité plaît dans le fond, ses exercices rhétoriques les plus acrobatiques seront susceptibles d’être affaiblis de manière répétée par les politiques concrètes de l’Etat d’Israël.

Deuxièmement, le désenchantement européen vis-à-vis des politiques israéliennes a commencé bien avant que le « doigt d’honneur » ne remplace le blanc de chaux comme instrument principal de la diplomatie israélienne.

Après plus d'une décennie d'utilisation, même les excuses les plus convaincantes commencent à ne plus faire effet : l’excuse selon laquelle les pilotes israéliens sont d’une extrême précision et qu’ils regrettent amèrement avoir blessé des civils innocents ne marche qu’un temps et, très vite, l’auditoire commence à soupçonner que ces pilotes sont soit les plus mauvais tireurs de tout le Proche-Orient, soient qu’ils se fichent royalement des victimes qu’ils peuvent faire.

De la même manière, l’occupation en cours des territoires palestiniens et le rejet de facto d’un Etat palestinien viable sont des politiques diamétralement opposées à la position du Royaume-Uni et de l’Union européenne sur les mêmes sujets, et il semble également que la volonté de prétendre le contraire à Westminster et à Bruxelles s’amenuise d’une guerre à l’autre. Le fait de simplement répéter que ces deux approches ne sont pas en contradiction ne restera probablement pas la tendance dominante pour très longtemps.

Il est donc difficile d’imaginer Regev atteindre plus de succès concrets en tant qu’ambassadeur qu’en tant que porte-parole.