La normalisation sera difficile à « vendre » au niveau national, bien que les bénéfices de l’accord soient immenses pour les deux pays.

Dans une région où règnent le chaos et l’agitation, deux nations solitaires, la Turquie et Israël, se préparent à renouer le dialogue – pour toutes sortes de raisons.

Dans les coulisses et à l’abri du regard scrutateur de leur peuple, Ankara et Tel-Aviv ont, au cours des quelques dernières années, dialogué par intermittence afin de « normaliser » leurs relations, qui avaient été rompues en 2010 lorsque la marine israélienne avait intercepté une flottille qui faisait route vers Gaza. L’incident dit de « Mavi Marmara » avait conduit à la mort de neuf citoyens turcs et mis fin à l’alliance militaire et stratégique d’Ankara avec Israël – une alliance qui représentait l’une des caractéristiques les plus importantes de la carte politique du Moyen-Orient depuis le milieu des années 1990.

A présent, la Turquie et Israël, à la fois nerveux et isolés dans un environnement tumultueux, semblent sur le point de conclure un accord.

Des pourparlers secrets à Genève entre Yossi Cohen, le nouveau directeur du Mossad, et Feridun Sinirlioglu, le puissant sous-secrétaire du ministère turc des Affaires étrangères, ont abouti à un ensemble de principes qui formeront la base d’un accord écrit en vue d’une « normalisation » des relations. Les parlements turc et israélien ratifieront l’accord.

Pourquoi se réconcilier maintenant, alors que même les interventions personnelles d’Obama en 2013 - qui ont convaincu le Premier ministre israélien de présenter des excuses pour l’incident de la flottille - n’avaient pas suffi ?

La normalisation sera difficile à « vendre » au niveau national, bien que les bénéfices de l’accord soient immenses pour les deux pays. Tout d’abord, il y a le facteur de la « solitude » pour les deux nations. La Turquie, qui fut un temps fière de sa politique étrangère « zéro problème avec les voisins », est aujourd’hui en contradiction avec tous ses voisins à l’est et au sud, notamment la Russie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. Le pays a été l’un des critiques les plus sévères du coup d’Etat en Egypte et ne peut désormais plus compter sur le succès de gouvernements islamistes amicaux à travers le monde arabe.

En 2014, un conseiller d’Erdogan qualifiait l’isolement régional de la Turquie de « solitude précieuse ». Mais face au bourbier sur sa longue frontière syrienne, à la menace croissante de Daech, à une Russie hostile depuis qu’un jet russe a été abattu par des avions de chasse turcs en novembre dernier, et à une entité kurde en plein essor sur leur flanc sud, les Turcs ne sont plus si confiants dans leur solitude régionale. A bien des égards, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le Président turc Tayyip Erdogan sont tous deux des loups solitaires qui restent populaires dans leurs pays mais isolés en-dehors. Erdogan l’a lui-même publiquement admis la semaine dernière, en déclarant aux journalistes à son retour d’Arabie saoudite « Israël a besoin d’un pays comme la Turquie dans la région. Nous devons admettre que nous avons également besoin d’Israël ».

L’attrait de nouvelles réserves d’énergie en Méditerranée orientale s’ajoute aux incitations. Depuis l’effondrement des relations turco-russes, Ankara est désireuse de rechercher des sources d’énergie alternatives afin de réduire sa dépendance au gaz russe. Récemment découvert par Israël, le champ gazier du Léviathan se présente comme une alternative naturelle – quoique beaucoup plus petite – au gaz russe. Le champ offshore devrait satisfaire l’essentiel des besoins domestiques d’Israël au cours des prochaines années, le reste étant exporté. Les entreprises turques sont déjà prêtes à récupérer le gaz, et l’on parle d’un pipeline dans l’est de la Méditerranée – un fantasme de longue date dans les relations israélo-turques depuis les années 1990 – qui introduirait le gaz israélien dans le marché turc.

Selon des responsables turcs et israéliens de haut niveau, l’accord impliquera un rétablissement complet des relations diplomatiques et le retour des ambassadeurs après un gel de cinq ans. Israël paiera une compensation de près de 21 million de dollars américains aux familles des activistes du Mavi Marmara tués, et la Turquie retirera discrètement ses poursuites à l’encontre des responsables israéliens. 

Mais après des années de rhétorique enflammée, le Président turc Erdogan et le Premier ministre israélien Netanyahou doivent à présent faire en sorte que leurs publics respectifs – et tout aussi hostiles l’un que l’autre – acceptent l’accord.

Heureusement, ce dernier comporte assez d’éléments pour que les deux gouvernements s’y accrochent. Par exemple, les responsables israéliens déclarent qu’Ankara a accepté de restreindre les activités du Hamas au sein de la Turquie et soulignent en particulier qu’un haut fonctionnaire de la branche militaire du Hamas, Saleh al-Arouri, a quitté la Turquie.

D’autre part, pour le gouvernement turc, l’assouplissement partiel du blocus de Gaza sur les biens et services turcs pourrait compenser une partie des critiques émanant des groupes islamistes au sein de l’AKP – ainsi que la Fondation Secours Humanitaire (FSH) qui menait la flottille – sur le retrait des poursuites à l’encontre des responsables israéliens impliqués dans le raid du Mavi Marmara. Les membres des familles des militants tués ne se sont pas encore exprimés, mais la FSH a fait part de réserves sur l’accord sur les réseaux sociaux. Le Président turc Tayyip Erdogan avait précédemment exigé le retrait du blocus sur Gaza pour convenir d’un arrangement, mais l’accord final trouvera probablement un équilibre entre les intérêts de sécurité d’Israël et l’opinion nationale turque, ce qui permettra aux biens et services turcs d’atteindre Gaza. Ce type d’arrangement permettrait également au gouvernement turc de faire valoir à sa population que ses efforts fourniront une « bouée de sauvetage » à Gaza et aideront les Palestiniens, une fois que l’accord arrivera au parlement en vue d’être ratifié.

Pourtant, même avec des avantages mutuels, il n’est pas facile de se frayer un chemin à travers le processus de réconciliation turco-israélien. Des deux côtés, il y aura une danse des médias et un effort sera fait pour préparer le public. Netanyahou et Erdogan se sont tacitement engagés à restreindre la rhétorique combative – et c’est ce qu’ils ont fait. Mais ils – ainsi que leurs partisans - continuent de se détester cordialement. Une escalade du conflit israélo-palestinien, un esclandre d’un haut fonctionnaire ou d’un membre de cabinet, ou l’incapacité de la Turquie à convaincre les familles des victimes de la flottille pourraient faire dérailler les négociations.

Cependant pour l’heure, il y a une fenêtre d’opportunité de « normalisation » des relations entre les deux nations, dans une région caractérisée par l’anormalité.