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Les coûts méconnus de la politique migratoire de l'UE en Libye

Les coûts méconnus de la politique migratoire de l'UE en Libye


La guerre en cours en Libye pousse un nombre croissant de Libyens à émigrer vers l'Europe et incite les États européens à établir des partenariats avec des régimes autoritaires.

Après que le centre de détention de Tadjourah en Libye a été bombardé par une frappe aérienne tuant au moins 53 migrants le 3 juillet dernier, des migrants ont été renvoyés dans ce même centre. Parmi les quelque 200 migrants refoulés ces derniers jours, on compte ceux qui ont été interceptés par les garde-côtes libyens, qui sont financés et formés par l'Union européenne (UE).

En effet, avec le soutien de l'UE, les garde-côtes libyens ont arrêté un nombre croissant de migrants depuis 2017 et les ont renvoyés dans la capitale libyenne. A Tripoli, ils sont /victimes de violations des droits humains telles que la détention arbitraire, la torture, la famine et l'esclavage.

Cette sombre réalité de la politique migratoire européenne met en évidence les tensions entre les ambitions de l'UE en tant que puissance normative et son propre intérêt perçu à réduire les flux migratoires à tout prix. Cela inclut notamment des partenariats avec des régimes autoritaires et des pays déchirés par la guerre pour empêcher les migrants et les réfugiés d'atteindre l'Europe.

  • Les centres de détention de migrants en Libye

Depuis plus de 100 jours, une guerre fait rage autour de Tripoli et du nord-ouest de la Libye, où sont regroupés les centres de détention des migrants. Les frappes aériennes ont généralement lieu la nuit, et ce type de bombardements à l’aveugle sont monnaie courante dans ce contexte de guerre.

La Libye n'ayant pas de secteur de sécurité permanent et régalien, les milices sont devenues des partenaires de l’Europe en matière de politique migratoire. En tant que tels, les centres de détention pour migrants, dont beaucoup bénéficient du soutien financier du Fonds d'affectation spéciale de l'UE pour l'Afrique, ne sont que des prisons de fortune adossées à des bases de milice existantes. Cela signifie que les migrants sont pris au piège entre les caches d'armes et les arsenaux, aujourd'hui au milieu d'une zone de guerre.

En effet, le centre de détention de Tadjourah est l'un de ces camps, adjacent aux casernes des milices pro-gouvernementales, à la brigade Dhaman et à leur atelier d'armement. Les survivants de l'attaque du 3 juillet affirment que la milice locale les a forcés à travailler dans un entrepôt d’armes. En cas de refus, ils risquaient de se faire exécuter.

La présence de cet entrepôt a fait de ce centre de détention une cible militaire aux yeux de l'armée nationale libyenne (ANL) de l'homme fort Khalifa Haftar, malgré le fait que l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) lui avait fournis les coordonnées de tous les centres de détention. En effet, l’entrepôt et le centre des migrants ont tous deux étés directement touchés par le raid aérien. Cela rend presque inévitable la possibilité qu’une telle tragédie se reproduise.

Même si les dirigeants européens peuvent ignorer cette situation, la sécurité des migrants et des réfugiés dans un pays en guerre civile et sans gouvernement central reste en suspens.

  • Coûts des politiques migratoires de l'UE

Certains politiciens ont affirmé que les accords de migration de l'UE avec des pays comme la Libye et la Turquie sont une réussite, réduisant considérablement le nombre de migrants qui atteignent les côtes européennes (plus d'un million de migrants sont arrivés en Europe en 2015 ; jusqu’à un peu plus de 140 000 en 2018). Pourtant, cette politique n'est pas sans conséquences.

Premièrement, alors que les chiffres sont en baisse, la délégation progressive de la gestion des frontières et des activités de recherche et de sauvetage de l'UE vers la Libye a entraîné une augmentation du taux de mortalité des migrants, passant d'un décès pour 38 arrivants en 2017 à un pour 14 arrivants en 2018 et à un pour trois arrivants au cours des quatre premiers mois de 2019.

Deuxièmement, l'UE n'est pas une puissance militaire. Son rôle sur la scène internationale est guidé par l'aspiration à être une soft power, à promouvoir la réforme démocratique et les droits de l’Homme. Cet idéal s’est peut-être accru depuis l'élection du président américain Donald Trump. Toutefois, les accords migratoires de l'UE avec ces partenaires douteux entachent de façon indélébile ce capital symbolique et sa position pour soutenir la paix et à la stabilité à l’avenir.

Troisièmement, les pays dont proviennent les principaux flux de réfugiés tels que la Syrie, le Soudan du Sud, l'Afghanistan et la République démocratique du Congo sont également ceux qui enregistre un piètre bilan en matière de démocratie et de droits de l'Homme et sont dirigés par des régimes autoritaires.

A court terme, les dictateurs peuvent stabiliser les pays qu'ils gouvernent par la force, mais l'histoire nous a montré qu'il y a toujours un moment où les opprimés essaieront de prendre le contrôle de leur vie (par exemple, pendant le printemps arabe ou 20 ans plus tôt, lors des soulèvements dans l'ancienne Union soviétique – deux événements qui ont notamment entraîné un phénomène migratoire considérable).

Il est ironique de constater que les acteurs de l'UE légitiment et stabilisent aujourd'hui des pays autoritaires qui, dans un avenir proche, pourraient devenir des théâtres de conflit engendrant des flux de réfugiés.

En effet, compte tenue de la guerre en cours en Libye, nous pouvons commencer à noter un nombre croissant d'émigrés libyens se dirigeant vers l'Europe. Les acteurs politiques agissant sous le prisme de la realpolitik, c’est-à-dire qui agissent sur la base des intérêts étatiques dans un monde dangereux, sont souvent convaincus que ce qui est bon pour leur communauté politique prime sur la responsabilité morale.

Il est probable que, dans cette situation, une politique migratoire plus morale renforcerait également les intérêts européens.

Cet article a été initialement publié le 24 juillet dans The Globe Post.