Les élections britanniques n'ont pas résolu la question de la place de Londres en Europe.

Comparé au système de électoral allemand proportionnel, les élections britanniques sont tout aussi surprenantes vues d’Allemagne que d’autres aspects de la réalité/vie au Royaume-Uni. Pour un observateur allemand, il semble étrange que le parti conservateur puisse gagner les élections avec juste un peu plus d’un tiers de voix, et qu’il récolte malgré cela une majorité absolue au Parlement. Il semble étonnant également que UKIP n’obtienne qu’un seul siège, alors que le parti a reçu 13% des votes ; et cela alors que le Parti National Ecossais obtient 56 sièges en rassemblant moins que 5% des votes – le seuil minimum pour une représentation au Bundestag allemand.

La nature compétitive des règles électorales britanniques est peu comprise dans les milieux politiques allemands.

Pour l’Allemagne, la représentation proportionnelle représente un compromis logique entre les différents éléments structurants de la société allemande, à savoir les principaux clivages sociaux et religieux issues de la fin du 19ème siècle, et les différences régionales et identitaires bien plus vieilles, lesquelles façonnent dans une certaine mesure le système de partis. La nature compétitive des règles électorales britanniques est donc relativement peu comprise dans les milieux politiques allemands, tout comme ses implications pour la politique menée par les parlementaires de Westminster.

Malgré cela, la réaction allemande aux résultats des dernières élections est extrêmement modérée. Berlin aurait du s’accommoder du gouvernement britannique choisis par ses électeurs, de quelque bord qu’il soit. Le gouvernement fort et majoritaire de Cameron est largement préféré à la possibilité d’un gouvernement conservateur faible, nécessitant potentiellement l’appui du parti populiste UKIP – sorti renforcé de ces élections. Il l’est d’autant plus à un gouvernement travailliste se reposant sur le soutien d’un SNP enclin aux dépenses publiques, et ayant à gérer la fureur anti-UE grandissante dans l’opposition. C’est pourquoi un second mandat de David Cameron est finalement plutôt bien accueilli an Allemagne, et n’a pas autant choqué les observateurs allemands que leurs homologues londoniens.

Pour ce qui est des intérêts et des préférences allemands concernant l’UE, les perspectives futures restent néanmoins floues. D’une part, le référendum sur l’appartenance à l’UE aura effectivement lieu, probablement avant les élections allemandes – et il ne sera pas le bienvenu à Berlin, comme d’ailleurs tout autre élément pouvant venir perturber l’opinion publique allemande dans les semaines précédant les élections. D’autre part, peu de gens à Berlin comprennent clairement quels changements/quelles évolutions le gouvernement britannique souhaite amorcer. L’analyse revue et approfondie du gouvernement britannique concernant les compétences et politiques de l’UE, qui a reçu des échos importants à Berlin, n’aide cependant pas à comprendre ce que Cameron a en tête, puisqu’elle contredit la plupart de ses arguments et des ses critiques sur l’intégration européenne.

Les observateurs à Berlin ont du mal à comprendre quels arguments le Premier Ministre pourrait avancer pour soutenir/justifier sa préférence pour un Royaume-Uni membre de l’UE.

Le gouvernement d’Angela Merkel va devoir éviter deux écueils : l’Allemagne ne souhaite pas que le Royaume-Uni quitte l’UE et ne voudrait en aucun cas contribuer à un tel départ ; mais l’Allemagne ne souhaite pas non plus diluer davantage les acquis de l’UE. Merkel pourrait accepter d’autres dérogations, et potentiellement, la suspension de certaines dispositions spécifiques, mais seulement avec l’accord du Conseil Européen. Il semble peu probable qu’elle accepte une révision même limitée des traités – si une telle révision était nécessaire, elle ne serait acceptable que si elle renforçait la gouvernance de la zone Euro. De ce point de vue, les observateurs à Berlin ont du mal à comprendre quels arguments le Premier Ministre pourrait avancer pour soutenir/justifier sa préférence pour un Royaume-Uni membre de l’UE. Du point de vue allemand, la réélection de Cameron ne rend pas sa position sur le référendum plus convaincante. Puisqu’il peut potentiellement influencer les débats politiques dans d’autres pays d’Europe du Nord (et notamment au Danemark) et donc contribuer à approfondir les clivages entre nord et sud, le référendum ne fait qu’ajouter aux dégâts potentiels qu’un tel débat sur l’Europe pourrait causer dans le cadre des élections allemandes.

De plus, nombreux sont ceux qui, à Berlin, doutent de la cohérence de la politique européenne qui émergera du second cabinet Cameron. Les eurosceptiques sont de plus en plus nombreux parmi les Tory, et pourraient revendiquer leur contribution au succès du parti et au relatif cloisonnement/xx de UKIP. Un tel scénario ne permettrait pas la mise en place de l’approche pro-active à l’UE que Charles Grant recommande, et Cameron sera sous une pression constante pour se plier aux exigences des eurosceptiques.

Au sein du gouvernement allemand, personne ne s’attend à ce que le Royaume-Uni s’engage pleinement

Dans ces conditions, du point de vue de Berlin, une politique proactive génèrera davantage de demandes et moins de contribution, plus des capitales et moins de Bruxelles. Malgré sa préférence pour une gestion intergouvernementale de l’UE, la chancelière allemande ne souhaite pas hisser le drapeau de la dévolution à Bruxelles. Au sein du gouvernement allemand, personne ne s’attend à ce que le Royaume-Uni adhère (à quoi ?). Bien sûr, Londres s’est rapproché de l’UE sur certains des acquis dans les domaines de la Justice et des Affaires Intérieures (Justice and Home Affairs), notamment sur la question de la sécurité intérieure. Vu de Berlin, néanmoins, cela ne représente qu’un désengagement un peu moins prononcé. Le Royaume-Uni pourrait appuyer certaines avancées du marché unique, par exemple en termes de commerce et de services digitaux. Mais l’efficacité d’une telle politique serait immédiatement remise en cause par les efforts du même gouvernement pour revoir à la baisse d’autres éléments de gouvernance du marché unique. De même, peu sont ceux qui à Berlin comptent sur une approche britannique pro-active dans le domaine de la politiqué extérieure et de sécurité de l’UE. Ou en tout cas, celle-ci ne tendrait certainement pas à renforcer la Haute Représentante et son service, le SEAE ; la politique britannique se contenterait certainement d’encourager tous les pays européens sauf la France à dépenser davantage dans le domaine de la défense ; d’ailleurs, une ligne/un positionnement britannique plus actif sur la Russie pourrait compliquer encore la situation de Merkel, tout comme une position plus active sur les flots de réfugiés dans la Méditerranée pourrait diviser encore davantage les pays de l’aire Schengen.

En résumé, les élections britanniques n’ont pas résolu la question britannique pour l’Europe, et c’est pourquoi la migraine allemande n’est pas prête de disparaître. Malgré sa désillusion fédéraliste, l’Allemagne souhaite maintenir la trajectoire unidirectionnelle de l’UE : l’intégration peut stagner momentanément, mais aucun retour en arrière ne doit être toléré. Et un départ du Royaume-Uni de l’UE, ou une sortie de la Grèce de l’Euro, représenteraient tous deux un tel retour en arrière. Les deux scénarios doivent donc être évités ; néanmoins, ces décisions ne seront pas prises à Berlin.