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La Turquie et l’OTAN: y a-t-il de la vie après la mort cérébrale ?

La Turquie et l’OTAN: y a-t-il de la vie après la mort cérébrale ?


Les divergences d'opinion sur la Turquie étaient pleinement visibles à Londres cette semaine, mais la place du pays au sein de l'OTAN reste assurée. Voilà pourquoi.

Dans les annales des événements internationaux, les sommets de l'OTAN comptaient parmi les plus ennuyeux, en compétition avec les réunions annuelles du Fonds monétaire international et les conférences des Nations unies sur les réformes financières. Habituellement, des résolutions déjà rédigées étaient annoncées dans un langage consensuel et fade, et le sommet lui-même faisait à peine la une des journaux, à moins qu'un des dirigeants présents ne se fende d'un commentaire sur tel ou tel autre événement international ayant lieu au même moment.

Mais cette époque est révolue. De nos jours, l'OTAN est tout sauf assommante. Avec l'arrivée du président Donald Trump et les dissensions internes qui s’immiscent comme des grains de sables dans les rouages de la mécanique bien huilée qu'est l'alliance transatlantique, les sommets de l'OTAN ressemblent désormais à une version militarisée de l'émission télévisée « Danse avec les Stars ». Il y a les membres du jury, les danseurs et un public. En hors-champs, les membres de l'assistance s'étouffent, applaudissent ou fondent en larmes à chaque déclaration - qu'il s'agisse du commentaire de M. Trump, il y a quelques années, selon lequel l'OTAN est "obsolète", ou de la remarque du président Emmanuel Macron de cette année, "en mort cérébrale". Chaque épisode s'accompagne d'une intensification dramatique : quelques jours avant le rassemblement de Londres, le président turc Recep Tayyip Erdogan a fait monter la température en qualifiant l'évaluation par M. Macron de l'OTAN de "malade et superficielle", déclarant à son homologue de vérifier s’il n’était pas « lui-même en état de mort cérébrale. »
Ce sommet, qui s'est tenu à l'occasion du 70e anniversaire de l'Alliance, a été l'occasion de nombreuses querelles au sujet des dépenses militaires, des relations transatlantiques et de la Russie, le tout sous la forme de remarques impromptues et de conférences de presse improvisées. Mais, quels que soient les incidents individuels, l'éloignement croissant de la Turquie par rapport à ses partenaires occidentaux est la trame narrative qui sous-tend ce sommet. A Londres, les relations avec la Turquie ont incontestablement fait l'objet d'un débat, à plusieurs niveaux. Par exemple, il y a eu la querelle entre la Turquie et ses partenaires européens de l'OTAN, en particulier la France, sur des questions telles que l'incursion du pays en Syrie et la manière de traiter les prisonniers de l'Etat islamique (EI). Et, à l'arrière-plan, un débat plus large se poursuit sur la place de la Turquie dans l'alliance occidentale - tant en Turquie qu'en Europe. Avant la réunion de cette année, la Turquie avait bloqué un plan de défense de l'OTAN visant à soutenir les États baltes et la Pologne en cas d'agression russe, au motif que l'OTAN devrait soutenir la lutte de la Turquie contre les forces kurdes en Syrie. La plupart des pays européens considèrent les Kurdes syriens soutenus par les Etats-Unis comme des alliés et non comme des terroristes, et l'exigence de la Turquie que l'OTAN qualifie les forces de défense syriennes de groupe terroriste a peu de chances de succès. Mais la main d'Ankara n'est pas faible, grâce à l'accord de 2016 avec l’Europe sur les réfugiés et à sa capacité générale à tirer parti de ses liens croissants avec Moscou.

L'intrigue s'est compliquée à Londres : la querelle Macron-Erdogan s'est poursuivie tout au long du sommet, mais Donald Trump a clairement exprimé sa préférence pour Recep Tayyip Erdogan plutôt que pour les leaders français et allemands. S'exprimant aux côtés du secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, M. Trump a critiqué les puissances européennes pour leurs trop faibles contributions, tout en louant la Turquie - "un pays avec lequel j'ai de bonnes relations" - pour ses dépenses de défense et pour avoir permis aux commandos américains de survoler son territoire pour capturer le dirigeant de l'EI Abu Bakr al-Baghdadi. (Les commandos américains n'ont survolé le territoire syrien contrôlé par la Turquie que pour cette mission, mais ont été avertis par un informateur des Forces démocratiques syriennes.) Interrogé sur les commentaires de M. Macron, le président américain a déclaré : "La Turquie a répondu qu'il était en état de mort cérébrale, ce qui est intéressant." Lorsqu’Emmanuel Macron et Donald Trump ont tenu leur propre réunion bilatérale, la Turquie s'est à nouveau imposée. Le président français a accusé les Turcs de travailler avec des intermédiairesde l'Etat islamique : "Quand je regarde la Turquie, ils se battent contre ceux qui ont combattu à nos côtés. Et parfois ils travaillent avec des intermédiaires de l’EI", a-t-il dit. M. Macron a ajouté que l'"ambiguïté" du pays à l'égard du groupe était "préjudiciable" à l'OTAN dans la lutte contre le terrorisme en Syrie et en Irak.

L'amabilité de Donald Trump à l'égard de la Turquie contraste avec le désir actuel du Congrès de sanctionner le pays pour l'achat du système de missiles S-400 de fabrication russe. Il s'agit en effet d'un défi fondamental pour l'OTAN. Le Congrès veut que l'administration impose des sanctions CAATSA (loi américaine qui peut se traduire en français par « Contrer les ennemis des Etats-Unis par le biais des sanctions") à la Turquie. Mais M. Trump a déjà clairement fait savoir qu'il n'était pas enclin à une telle décision, ayant plaidé publiquement contre l'imposition de sanctions à la Turquie lors de la visite de Recep Tayyip Erdogan à Washington le mois dernier. Cette semaine, le président américain a de nouveau défendu la décision d'Ankara d’acheter des S-400, semblant parfois presque utiliser des arguments turcs : "Ils ont essayé d'acheter notre [système de missiles] et l'administration Obama a dit qu’ils ne pouvaient pas avoir les missiles Patriots. La Turquie a donc acheté les missiles russes. Ils n’ont pas eu le droit d'acheter des missiles Patriots. La Turquie a effectué des milliards de commandes de F-35. Maintenant, ils ne peuvent pas les avoir et iront dans un autre pays - la Russie ou la Chine."

Cette situation complexe en dit autant sur la situation de l'alliance de l'OTAN et de l'ordre occidental que sur la Turquie elle-même. L'OTAN est divisée, et le débat sur la Turquie en est une manifestation. Avec une alliance aussi désaccordée, des questions comme celle des Kurdes syriens ou de l'achat de S-400 par la Turquie ne seront pas résolues facilement. Il est difficile d'imaginer des progrès dans le règlement de ces questions ou le départ total de la Turquie de l'alliance. Ankara sait qu'il n'y a aucun risque qu'elle soit expulsée du club. Tant qu'elle aura le soutien inconditionnel de Donald Trump, la Turquie continuera à considérer l'OTAN comme une plate-forme pour promouvoir ses intérêts et non comme une arène de compromis.