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Josep Borrell face aux Balkans

Josep Borrell face aux Balkans


 Josep Borrell face aux Balkans

Les pays des Balkans sont probablement satisfaits de l'attention qu’on leur a porté ces dernières semaines. Josep Borrell, haut représentant désigné de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la sécurité, a déclaré que la région serait l'un des points clés de son mandat, promettant que sa première visite officielle serait à Pristina. Entre-temps, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo s'est rendu en Macédoine du Nord et au Monténégro, et le président turc Recep Tayyip Erdogan a été accueilli par une cérémonie en grande pompe à Belgrade. Que se passe-t-il donc ?
 
La vérité est que l'Union européenne est bloquée dans les Balkans occidentaux depuis un certain temps maintenant, depuis qu'il est apparu que l'élargissement - en tant qu'objectif et non en tant que processus - demeurerait suspendu pour le court terme. La nomination de l'ancien ministre hongrois de la justice László Trócsányi au poste de Commissaire européen en charge des négociations d'élargissement - bien qu'il soit en partie responsable des attaques contre l'État de droit en Hongrie sous la direction de son supérieur, Viktor Orbán - n'avait que très peu de chances de plaire aux européens. D'où le rejet de la candidature de László Trócsányi par la Commission des affaires juridiques du Parlement européen.
 
Le nouveau candidat hongrois, le diplomate de carrière Olivér Várhelyi, est apparemment moins controversé, mais le problème central demeure. Le représentant d'un État de facto autocratique qui conteste constamment la communauté de valeurs européenne ne peut guère être un défenseur crédible de la démocratie dans les Balkans. En effet, beaucoup craignent que le commissaire hongrois ne promeuve le modèle de gouvernance de Viktor Orbán auprès des élites des Balkans - qui sont déjà tentées par une trop forte centralisation du pouvoir en contrôlant les médias et l'économie.
 
Dans ce contexte, l'audition de Josep Borrell a donné un signe d'espoir à la région. "Les Balkans et le front oriental de l'Europe, c'est la priorité de notre politique extérieure", a-t-il déclaré lors de sa session au Parlement européen le 7 octobre. Après la suspension de l'adhésion comme objectif, il reste à mettre en place une approche géopolitique, axée sur le dialogue entre le Kosovo et la Serbie (ce qui, contrairement à l'élargissement, relève du haut représentant). "Nous devons conclure un accord entre la Serbie et le Kosovo, et ce sera ma priorité", a déclaré M. Borrell.
 
Le futur haut représentant s'est exprimé haut et fort sur les problèmes de la région, en dépit des nombreux soupçons de partialité suscités par le refus de l'Espagne de reconnaître le Kosovo comme un État indépendant. Le nouvel élan donné à Bruxelles devrait entraîner un changement nécessaire dans le dialogue Belgrade-Pristina - un processus qui a notamment été entravé par un manque de direction de l'UE. Les récentes discussions sur l'échange de terres entre la Serbie et le Kosovo ont complètement remplacé le dialogue, avant d'échouer en raison à la fois de désaccords de fond et d'un manque de communication.
 
Mais la tâche de Josep Borrell ne sera pas aisée. Tout en faisant face à la méfiance entre la Serbie et le Kosovo, M. Borrell devra travailler avec Richard Grenell, dont l'affectation à Berlin a incité le journal The Atlantic à le surnommer "l'ambassadeur le plus Trump de l'Amérique". Non spécialiste des Balkans, M. Grenell est généralement occupé à soutenir la politique iranienne du président américain ; il partage le style chahuteur de Donald Trump dans son exercice de la diplomatie internationale et suivra probablement la ligne de John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale en ce qui concerne le Kosovo et la Serbie. Défenseur fervent de l'échange de terres, John Bolton avait convaincu la Maison-Blanche que les États-Unis pouvaient obtenir une victoire rapide et nécessaire grâce à cet accord. Dans les années 2000, Richard Grenell était le porte-parole de John Bolton aux Nations unies. Suite à la nomination par le département d'État du sous-secrétaire d'État adjoint Matthew Palmer comme envoyé spécial dans les Balkans occidentaux à la fin du mois d'août, l'approche américaine à l'égard de la région a désormais un air de Professeur Jekyll et Monsieur Hyde.
 
Entre-temps, la situation politique au Kosovo est en train de changer. Vetevendosje (Autodétermination) - un parti d'extrême gauche antiestablishment qui fait campagne contre l'ONU, l'ingérence étrangère et la corruption - a remporté les élections législatives kosovares. Son leader charismatique, Albin Kurti, porte actuellement les espoirs de la plupart des habitants du Kosovo. Vingt ans après l'arrivée au pouvoir des anciens guérilleros de l'Armée de libération du Kosovo, les Kosovars veulent briser le cercle vicieux du népotisme, de l’échec des réformes, de la stagnation économique et de la désillusion publique. Du point de vue de la reprise du dialogue, la nouvelle configuration ne sera peut-être pas beaucoup plus facile que celle des négociations avec l'ancien Premier ministre, Ramush Haradinaj. Albin Kurti a construit sa réputation sur le fait qu'il n'est pas un négociateur. De plus, ses relations avec le groupe Bolton à Washington sont moins intimes que celles du président du Kosovo, Hashim Thaci, coauteur du plan d'échange de terres.
 
Le président serbe Aleksandar Vucic, en revanche, n'est pas menacé par un changement politique mais par une économie stagnante. Selon la Banque mondiale, la croissance du PIB de la Serbie en 2019 devrait être d'environ 3 %, contre 4,2 % en 2018. Les Balkans occidentaux connaissent une grave fuite des cerveaux (jusqu'à un tiers de leur population est partie au cours des dix dernières années) et les investissements y sont faibles, poussant les pays de la région à se protéger. La Serbie se félicite des investissements chinois et turcs, souhaite acheter des équipements militaires russes et turcs, et discute avec ses voisins de la création d'une zone de libre circulation et de commerce (ce qui exclurait le Kosovo, seul pays à ne pas avoir un régime sans visa avec l'UE). Aleksandar Vucic prévoit même de signer le 25 octobre un accord d'adhésion à l'Union économique eurasienne - un bloc dirigé par la Russie qui comprend l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizstan.
 
La reprise du dialogue entre Belgrade et Pristina exigera beaucoup d'énergie diplomatique et de persévérance. Elle devra tenir compte des espoirs et des aspirations des citoyens de la région, être soutenue tant par les gouvernements que par les groupes d'opposition et rassurer les voisins sur le fait qu'elle n'affectera pas la stabilité régionale. La recherche d'un accord dans les Balkans sera en effet un test pour l'UE : selon Josep Borrell, "si nous, Européens, ne sommes pas capables de résoudre ce problème dans notre voisinage immédiat, il est très difficile de croire que nous allons devenir une puissance géopolitique".
 
Ailleurs, se produisaient d’autres changements géopolitiques. Pendant la visite d'Erdogan à Belgrade, l'armée turque a lancé une opération dans le nord de la Syrie. Cette opération, qui vise des zones contrôlées par les Kurdes, déplacera sans aucun doute beaucoup plus de civils - pour qui la route des Balkans serait le chemin le plus court vers l'ouest. Une nouvelle vague migratoire déstabiliserait la région et, si l'UE ne leur apporte pas un soutien suffisant, les pays des Balkans pourraient être poussés dans les bras de divers acteurs extérieurs à l’Europe. Il sera alors encore plus facile pour la Russie d'affirmer que l'UE est incapable et que l'OTAN est obsolète - et d'offrir son aide en matière de sécurité et de défense, réduisant ainsi l'influence de l'Alliance.
 
En tant que ministre espagnol des Affaires étrangères, M. Borrell a été confronté à de nombreuses tragédies liées aux migrations le long de la route de la Méditerranée occidentale - et reconnaît donc l'ampleur du problème que cela poserait aux Balkans. Les solutions à ce problème seront toutefois entre les mains des Etats membres. Josep Borrell a raison : si l'UE échoue dans les Balkans, elle sera difficilement prise au sérieux sur la scène internationale.