La France privilégie les investissements en Chine. En revanche, elle reste silencieuse sur la violation des droits de l'Homme.

Quelle est la ligne de conduite française avec la Chine?  En l’espace de quelques semaines, plusieurs faits permettent de douter d’un cap solide. Il y a d’abord eu l’absence totale de réaction officielle française à la condamnation à vie d’un universitaire chinois, Ilham Tohti. Certes, Tohti est ouighour, donc musulman, et le chef d’accusation de “séparatisme” (sans l’ombre d’une preuve autre que des déclarations en faveur des droits des Ouyghours) fait peur,  en ces temps où tout activisme teinté d’Islam fait soupçonner le terrorisme. Mais même ses accusateurs chinois n’ont pas allégué de lien avec une entreprise terroriste – le crime de Tohti, c’est un délit d’opinion extrêmement modéré.

La chancelière Angela Merkel, le porte-parole de l’Union Européenne, ont exprimé une condamnation forte.

La France ne nous avait pas habitué à ce silence. Et pourtant elle connaît Ilham Tohti, qui a été un invité officiel du Quai d’Orsay en 2010!

Il y a ensuite ce qu’on apprend de la vente partielle de l’aéroport de Toulouse à un consortium sino-canadien – essentiellement emmené par une entreprise d’Etat chinoise. Passons sur l’ironie de voir une privatisation française renforcer l’économie publique chinoise… Mais la révélation récente du pacte d’actionnaire secret conclu à cette occasion entraîne un malaise. Sur tous les tons, le gouvernement a expliqué qu’il s’agissait d’une cession minoritaire. Mais le pacte révèle que la République française s’est engagée, pour douze ans, à approuver les candidats présentés par l’acquéreur au Conseil de surveillance, à entériner le choix par celui-ci du président du directoire, à ratifier les décisions importantes prises par celui-ci “sauf motif légitime”: gageons que cette dernière mention laconique vise à empêcher un recours en droit, qui aurait sûrement démontré que l’Etat ne peut renoncer par avance à défendre ses droits et ceux des collectivités publiques.

L’investissement chinois – comme d’autres investissements souverains – est fortement souhaitable en France à deux titres: parce que l’épargne française est aujourd’hui découragée par la fiscalité, et parce que comme gestionnaires et maîtres d’ouvrage, les entreprises chinoises peuvent certainement en remontrer à des groupes français ou européens.  La vente à la Chine d’un des deux terminaux du Pirée, en Grèce, est un succès qui a redémaré le port – et même dynamisé l’autre terminal, par effet de concurrence!  Dans la gestion rapace des autoroutes françaises, et pour bien des travaux d’infrastructure, les capitaux chinois pourraient apporter une concurrence saine – et la Chine a grand besoin d’investissements de portefeuille sûrs, donc l’affaire est plus équilibrée qu’ilo n’y paraît.

Mais ce mensonge discrédite le vendeur – l’Etat français – et atteint par ricochet l’acheteur chinois.

Mais ce mensonge discrédite le vendeur – l’Etat français – et atteint par ricochet l’acheteur chinois. Pourquoi n’avoir vendu qu’une minorité des parts si on cède le contrôle effectif? Cette opération en cache-t-elle une autre? Comment oser se positionner, comme l’a souvent fait Bercy, pour la réciprocité (par exemple sur les marchés publics en Chine: pourrait-on y acheter un aéroport!) ou contre les subventions publiques chinoises aux investissements à l’étranger, si on consent en secret des conditions exorbitantes à des investisseurs qui sont le bras séculier de l’Etat chinois?

Tout cela alimentera, bien sûr, le moulin de ceux qui prêchent le repli national et dénoncent l’ouverture économique. Quand il est révélé au grand jour, le double langage a un prix politique élevé.

Au-delà de l’effet désastreux sur l’opinion, Paris ne perd-il pas la boussole sur la Chine? Avec un silence assourdissant sur les droits de l’homme, en faisant de la question des touristes chinois érigés en sauveurs de l’économie française la justification de l’ouverture dominicale parisienne, et maintenant avec un pacte secret qui aliène par avance le droit de défendre des intérêts publics majoritaires, la France n’apparaît guère en position de force, c’est le moins qu’on puisse dire. Après l’époque des déclarations patriotiques tonitruantes mais sans effet, on entend très peu la France en Europe sur la question des investissements étrangers – une question qui est entrée dans la compétence européenne depuis le Traité de Lisbonne, et qui se pose puiqu’un traité européen avec la Chine est en négociation. Et comment la France pourrait-elle défendre à Bruxelles l’unité de négociation indispensable, seule capable d’influencer les fins négociateurs chinois, si elle agit avec si peu de principes chez elle? 

 

Cet article a été initialement publié dans l'édition papier du Monde le 23 décembre 2014.