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Emmanuel Macron et le paradoxe français

Emmanuel Macron et le paradoxe français


Alors que les observateurs se sont largement concentrés la négativité ambiante, la France a, en réalité, connu une campagne électorale pro-européenne sans précédent.

Tous ceux qui s’intéressent à la santé et à la bonne nourriture ont entendu parler du « paradoxe français ». Dans le sud-ouest de la France, les gens vivent vieux et en bonne santé tout en mangeant du foie gras et du confit de canard. Ils y parviennent parce qu’ils mangent aussi beaucoup plus de fruits et de légumes frais qu’ailleurs.

L’élection en cours en France produit un paradoxe similaire. Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, et tous les « petits » candidats nous ont fait faire une indigestion de négativité en s’attaquant à toutes les vaches sacrées de l’élite française, y compris les « outsiders », la « mondialisation » et l’« Europe ». La négativité ou l’anxiété peuvent être dangereuses, et les commentateurs extérieurs se sont concentrés sur elles. Moins d’observateurs ont prêté attention à la partie saine de la campagne : un mélange de régimes stricts – « d’austérité » – de la part des conservateurs traditionnels, et d’un régime vegan à la mode qu’Emmanuel Macron incarne si bien.

La positivité sur l’Europe est sans précédent. Emmanuel Macron a fait campagne de façon visible et sans retenue pour l’Europe, prônant même une plus profonde intégration européenne. Bien que cela soit passé en grande partie inaperçu, Benoît Hamon, le candidat sacrificiel du Parti socialiste, a lui aussi développé un thème européen fort et positif dans sa compagne, concentrée sur les questions sociales. Aucun candidat auparavant, pas même le président Giscard d’Estaing qui a agit le plus en faveur de l’intégration européenne durant son mandat, n’avait autant placé l’Europe au centre de sa campagne. Même François Fillon – un ancien souverainiste au temps du référendum sur Maastricht en 1992 – s’est prononcé en faveur de l’Europe, bien qu’il ait développé la vision d’une Europe intergouvernementale où les institutions européennes étaient reléguées au second plan.

Lors des campagnes précédentes, la question européenne avait joué un rôle bien différent. Jacques Chirac et Lionel Jospin avaient tenté de se présenter comme les défenseurs les plus efficaces de la place de la France à l’intérieur de l’Europe – une position qui n’avait pas beaucoup aidé à contrer la défiance de l’opinion envers celle-ci. Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand avaient insisté sur la paix et la sécurité, et donc sur la relation franco-allemande, dans le sillage de la tradition du général de Gaulle. Nicolas Sarkozy et François Hollande ont été dévorés par la crise financière et ses conséquences, et ont peu parlé d’Europe. Le premier a fait appel à l’axe franco-allemand comme argument – finalement perdant – de sa campagne de réélection ; et le second s’est occupé d’Europe en cachette, incapable de rassembler son courage pour y faire face de front.

2017 fut différente. Dans une campagne où la rhétorique nationaliste était omniprésente, Emmanuel Macron a osé s’opposer à la tendance xénophobe. Il a explicitement défendu l’Europe – et parfois même à Berlin et en anglais ! L’approche d’Emmanuel Macron a présenté des défis à tous. Pour les Français inchangés, son message a souligné que l’Allemagne a prospéré en Europe à un point où la France n’est pas encore arrivée. Mais il a aussi mis au défi l’Allemagne quand il a remarqué que « l’euro était aujourd’hui une sorte de Deutschemark faible ». Et pour tous ceux qui étaient prêts à abandonner une « union toujours plus étroite », il a soutenu vivement une « Europe de la souveraineté ». Sur la réforme des traités – un sujet tabou en ce moment en Europe – il a clairement dit que des changements seraient nécessaires notamment sur la fin de la règle de l’unanimité dans les votes au Conseil européen ou l’introduction d’une liste pan-européenne pour les candidats au Parlement européen.

Les commentateurs politiques voient généralement ces idées comme l’annonce d’une mort politique dans le débat national. Deux générations d’hommes politiques nationaux ont fait leur la notion que des positions pro-européennes ne ramenaient aucune voix. Mais ces mêmes hommes politiques ont veillé à conserver une forme d’équilibre – traitant l’Europe au moins comme un mal nécessaire, ou même comme une tribune pour les intérêts nationaux. La chance d’Emmanuel Macron – et la nôtre – est que Marine Le Pen a porté cette approche traditionnelle trop loin. Elle tire ses recettes politiques d’un livre d’exorcisme national et d’une liste de revendications syndicales pour des avantages sociaux. Même si les électeurs sont sensibles à certains de ces thèmes, une majorité des Français sait qu’ils sont irréalisables et exagérés – la mondialisation n’est pas sur le point d’effacer l’identité française par exemple. Pire, ils reflètent un pessimisme profond et historique. Emmanuel Macron, par contraste, représente une sortie, un futur plein d’espoir, dans un pays que les sondages ont présenté comme le plus pessimiste de toutes les démocraties occidentales.

La campagne pour le deuxième tour sera courte et sans pitié. Marine Le Pen et Emmanuel Macron présentent une fracture très claire de l’échiquier politique national. Emmanuel Macron n’a pas encore gagné et a été très succinct sur la mise en œuvre en pratique d’une Europe avec plus d’influence, et qui soit capable de sortir la France de l’impasse. Il a clairement abordé – en particulier avec l’Allemagne – l’idée d’un accord réciproque : les réformes économiques françaises contre une politique fiscale et monétaire allemande plus souple. Cela laisse deux cibles à convaincre : les Français constamment opposés aux réformes et une classe politique allemande qui se rapproche elle aussi des élections : c’est rarement le meilleur moment pour faire des concessions au monde extérieur.

Mais soyons réalistes, la voie vers les réformes thatchériennes est fermée. L’austérité et le sacrifice de soi ne sont ni dans les gènes des électeurs français et apparemment pas non plus dans le cœur de ceux qui les ont préconisés. Une victoire d’Emmanuel Macron serait un pas de géant vers l’approfondissement du noyau européen – et en fait un défi direct lancé aux dirigeants allemands d’honorer les aspirations fédéralistes et intégratrices dont ils se font eux-mêmes les porteurs parfois. Le contraire – une Europe « flexible » telle que la recommande Wolfgang Schäuble – crée le risque d’une érosion des institutions, des règles et du consensus.

Il faut espérer qu’Emmanuel Macron rassemble assez de force pour mettre ses idées en place, et pas seulement parce que l’alternative actuelle est Marine Le Pen. De beaucoup de façons, leur duel dissipe le brouillard et l’ambiguïté dans laquelle la plupart des hommes politiques nationaux ont vécu. Pour la première fois, nous pourrions avoir une victoire électorale claire pour une intégration européenne plus profonde et une souveraineté européenne. Ne passons pas à côté de cette opportunité.