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Drame néerlandais sur la crise grecque

Drame néerlandais sur la crise grecque


La crise grecque a peut-être fait une nouvelle victime inattendue : le Premier ministre néerlandais Mark Rutte. Lors d’un débat ayant duré cinq heures la semaine dernière et portant sur le soutien des Pays-Bas au dernier plan de sauvetage grec, le chef du plus grand parti, le Parti populaire libéral et démocrate (VVD), a été attaqué par des membres des partis situés sur l’ensemble de l’échiquier politique. L’homme, souvent surnommé le « Premier ministre TEFAL » du fait de sa capacité à sortir indemne de tous les débats, semblait visiblement perturbé. Etant donné que la position des partis principaux était claire avant même le début du débat, le soutien aux Grecs n’a jamais été réellement en danger. Ce qui est intéressant cependant sont ce que les divers volte-face et contre volte-face des hommes politiques néerlandais indiquent sur l’effet qu’a la crise grecque sur l’un des Etats fondateurs de l’Union européenne (UE).

Le principal problème qu’ont eu les partis d’opposition– nombre d’entre eux étant en faveur d’un plan de sauvetage – avec la décision prise sur la Grèce était le fait que Mark Rutte a, sur ce sujet, ouvertement rompu une promesse de campagne. En 2012, le VVD a concentré son programme de campagne sur le fait qu’il fallait attaquer les problèmes économiques maintenant pour qu’ils ne soient pas imposés aux générations futures. Dans leur manifeste, les membres du parti ont limité leur soutien aux Etats membres de l’UE en difficulté à ceux qui avaient pris toutes les mesures nécessaires pour redresser leur situation économique. Lors d’un débat resté dans les annales, Rutte avait dit qu’il était contre de nouvelles mesures de sauvetage à l’égard de la Grèce : « pas un centime de plus pour la Grèce » avait-il dit. Le seul autre homme politique ayant osé faire une telle déclaration à l’époque était Geert Wilders, chef du parti eurosceptique Parti pour la liberté (PVV). Les succès du PVV, parti connu pour son opposition à l’immigration et sa volonté de pousser les Pays-Bas à une sortie de l’UE – ou Nexit – ont poussé d’autres partis à adopter un discours plus euro-critique. Pour Rutte, la position ferme adoptée à l’égard de la Grèce était une façon de prouver qu’il était capable et prêt à tenir tête à Bruxelles.

Lors du débat de la semaine dernière, Rutte a obstinément répété son explication pour un tel changement d’opinion vis-à-vis de l’argent alloué à la Grèce en affirmant qu’en 2012, il pensait que l’économie grecque était en voie de guérison et qu’un nouveau plan de sauvetage n’était donc pas nécessaire. Sa promesse était plus que la Grèce « n’aurait pas besoin de plus d’argent » plutôt que les Pays-Bas « ne donneront pas plus d’argent ». « C’est comme ça que les choses se passent parfois en politique » a-t’ il dit aux parlementaires alors que ceux-ci se précipitaient sur les micros pour pouvoir l’interrompre. « J’ai dû prendre la responsabilité et faire ce qui était dans les intérêts des Pays-Bas ».

La question grecque a permis de mettre en évidence la façon dont les hommes politiques sont de plus en plus en désaccord avec les intérêts des Pays-Bas concernant l’UE. Le pays est présent depuis le début de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), il a signé le Traité de Rome, a été un des moteurs de l’élargissement de la Communauté européenne et, plus tard, de l’UE, et a accueilli à bras ouverts les débuts de l’Union économique et monétaire européenne. C’était une manière, pour un petit pays, de se développer rapidement et de se faire entendre sur la scène internationale. Des éditions successives des Scorecard de politique étrangère européenne montrent ainsi que les Pays-Bas ont été au centre de la prise de décision sur des sujets comme la politique de droits de l’Homme et la coopération transatlantique.

Toutefois, alors que les gouvernements successifs ont constamment soutenu un élargissement et une intégration plus approfondie de l’UE, l’Europe ne faisait pas réellement partie des préoccupations des électeurs. Bien qu’il y ait eu des plaintes vis-à-vis du déficit démocratique et des réglementations en matière d’agriculture et d’immigration, l’UE n’était, jusqu’à très récemment, pas un sujet clé lors des campagnes électorales. Tout comme dans de nombreux pays en Europe, la crise économique a, cependant, aggravé les griefs du peuple néerlandais. Il semble qu’il y ait, à présent, une sorte de pragmatisme au sein des principaux partis politiques néerlandais, où être critique vis-à-vis de Bruxelles peut aider lors des élections et est devenu populaire, mais où n’importe quel changement dans le processus de prise de décisions au niveau européen n’est pas encore viable.

L’opposition a également du mal à trouver ses marques dans cette nouvelle situation. Un vote de défiance, qui aurait très probablement conduit à la démission de Rutte, n’a recueilli que peu de soutien alors qu’une motion contre l’accord des Pays-Bas à un nouveau plan de sauvetage a été rejetée par 86 voix contre 52. Ce qui est intéressant est que la dernière motion a été proposée par le Parti chrétien démocrate (CDA), qui est allé à l’encontre de la position de leur euro-groupe, le Groupe du Parti populaire européen (PPE), celle-ci ayant, d’ailleurs, causé un différend au niveau de la direction du parti. Alexander Pechtold, le chef du parti centriste D66, a également longuement attaqué le Premier ministre, et l’a accusé de mettre des œillères à ses électeurs, tout en défendant ce nouvel accord avec la Grèce. Le VVD n’a, lui-même, accepté l’accord qu’un jour seulement avant le débat et l’un de ses membres au Parlement a voté contre le jour même.

Le lendemain de ce débat, et après le vote du Bundestag allemand en faveur du sauvetage, Tspiras, le Premier ministre grec, a démissionné et a appelé à la tenue de nouvelles élections. Cela fournira sans aucun doute du grain à moudre au groupe opposé aux plans de sauvetage. La volte-face de Rutte a armé l’opposition pour les prochaines élections, et il ne peut plus trop espérer que ses promesses convaincront les électeurs. Les Néerlandais retiendront-il de lui qu’il était un homme politique responsable ayant pour priorité les intérêts des Pays-Bas ? L’issue de la crise grecque pourrait être le facteur déterminant qui pourrait mener les hommes politiques européens de la rhétorique à un véritable changement dans le processus de prise de décisions.