Les styles distinctifs d’Emmanuel Macron et d'AKK masquent un accord fondamental : les menaces pesant sur les relations transatlantiques signifient que les pays européens doivent enfin agir et mettre en œuvre leur propre défense.

Le président français Emmanuel Macron sait comment attirer l'attention. L'entretien qu'il a accordé à The Economist la semaine dernière, dans lequel il a déclaré l'OTAN en état de "mort cérébrale", a secoué la barque européenne. En revanche, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) - la nouvelle ministre allemande de la Défense et héritière de la chancelière Angela Merkel - s'exprime d'un ton plus mesuré. Son discours soigné prononcé le même jour devant un collège de défense allemand n'a guère été remarqué au-delà des cercles germanophones - mais, en fait, l'intervention d’AKK avait plus d'éléments dignes d’être mentionnés que celle d’Emmanuel Macron.

La lecture en parallèle de leurs commentaires révèle à quel point leurs styles différents obscurcissent une concordance fondamentale : les menaces qui pèsent sur les relations transatlantiques depuis l'intérieur (l'administration de Donald Trump) et depuis l'extérieur (la Russie du président Vladimir Poutine) signifient que l'Europe - en particulier la France et l'Allemagne - doivent enfin agir et se défendre. Il est peut-être temps que la France et l'Allemagne reconnaissent à quel point elles sont d'accord.

A première vue, les deux interventions semblent être en désaccord l'une avec l'autre. Elles ont été largement perçues comme telles, le Président Macron faisant face à des critiques pour avoir prétendument critiqué l'OTAN alors qu’AKK a été saluée pour avoir fait un pas dans la bonne direction. Mais cette conclusion favorise le style plutôt que la substance. Le philosophe-roi français, qui aime se considérer davantage comme un penseur que comme un homme politique, utilise une rhétorique très différente de celle de la ministre de la Défense allemande, qui a fait ses armes politiques dans les provinces. Emmanuel Macron vise à provoquer ; AKK utilise les qualificatifs et les mises en garde en grand nombre. Emmanuel Macron n'a aucun problème à pointer du doigts des pays en particulier ; AKK préfère parler en termes généraux de la façon dont "les États se soustraient aux règles de l'ordre international qui ont été établies pendant des décennies ".

Mais, au-delà de ces différences rhétoriques, ils partagent en grande partie une même analyse du monde. Tous deux s'inquiètent de la montée en puissance de la Chine, du retour de la concurrence des grandes puissances et du risque de voir l'Europe marginalisée. Ils s'accordent à dire que « les États-Unis demeurent notre principal allié, nous avons besoin d'eux, nous sommes proches et nous partageons les mêmes valeurs » (Emmanuel Macron), mais que « la volonté et la capacité de faire plus que sa juste part diminuent aux États-Unis. C'est la raison pour laquelle nous devons nous engager à l'avenir, tout comme d'autres qui défendent un ordre fiable, libre et démocratique. » (AKK). Étant donné qu'il n'y a aucune preuve que les deux personnalités politiques ont coordonné leurs interventions, leurs nombreux points d'accord sont d'autant plus significatifs.

Bien sûr, ils ne sont pas complètement alignés. Fidèle aux stéréotypes nationaux, M. Macron s'inquiète davantage de la perte du pouvoir géopolitique de l'Europe, tandis qu’AKK affirme que le but de la politique de défense allemande est de protéger le bien-être, la prospérité et la liberté de l'Allemagne et de l'Europe. Plus important encore, ils abordent l'OTAN différemment. L'entrevue de 8 000 mots de M. Macron a été éclipsée par ses commentaires sur la prétendue mort cérébrale de l'OTAN. Il ne fait guère de doute qu'il a choisi ce terme délibérément. Et pourtant, il ne semblait pas transmettre parfaitement son message. Les gens associent la mort cérébrale à la mort. Mais Emmanuel Macron semblait vouloir, dans ses commentaires, exprimer l'incompétence et le manque de coordination plutôt que la mort : "Regardez ce qui se passe. Vous avez des partenaires dans la même partie du monde et vous n'avez aucune coordination des décisions stratégiques entre les États-Unis et leurs alliés de l'OTAN. Aucune."

Au lieu d'annoncer la mort de l'OTAN, le commentaire de Macron sur la "mort cérébrale" était censé sonner l'alarme - en particulier sur l'engagement des Etats-Unis envers l'Alliance. "L'OTAN n'est aussi forte que ses États membres, donc elle ne fonctionne que si le garant de dernier recours fonctionne comme tel", a-t-il dit. "Je dirais que nous devrions réévaluer la réalité de l'OTAN à la lumière de l'engagement des États-Unis." Le Président français a conclu que l'OTAN est actuellement chancelante - et que, structurellement, elle est en voie de disparaître. Et il veut se préparer à l'effondrement potentiel de l'Alliance, en renforçant les capacités de l'Europe.

Pendant des décennies, les Allemands ont intériorisé l'idée que défendre ses propres intérêts est mauvais

En Allemagne, c'est une notion radicale. Pourtant, AKK, d'une manière discrète, est d'accord avec lui. Elle n'a pas inclus l'OTAN dans sa liste de préoccupations, mais, comme Emmanuel Macron, elle a souligné l'importance d'améliorer la défense européenne. "Nous avons l'intention de renforcer la coopération européenne dans le domaine de la défense ", a-t-elle affirmé. "Nous avons des projets ambitieux que nous voulons mettre en œuvre avec les autres membres de l'UE." Elle a veillé à souligner que les efforts européens contribuent à l'OTAN et, en tant que tels, ne sont pas destinés à la remplacer : « l'Union européenne de défense est toujours orientée vers la coopération avec l'OTAN, qui reste l'ancre de la sécurité en Europe. Nous voulons de la complémentarité, pas de la concurrence. » Mais M. Macron a également mis l'accent sur la complémentarité, ajoutant que la défense européenne "doit maintenant devenir plus forte [...] pour être en mesure de décider et d'assumer de plus en plus la responsabilités en ce qui concerne notre politique de sécurité de voisinage ".

Cela ne devrait surprendre personne qu'AKK soit plus prudente lorsqu'il s'agit d'évoquer les problèmes de l'OTAN. Il existe une longue tradition parmi les hommes politiques allemands d'être aussi mesurés que possible, en particulier sur les questions de sécurité et de défense. Mais la cause fondamentale des différences entre leurs évaluations de la situation se trouve dans leurs commentaires. Alors qu’Emmanuel Macron notait que "la France sait comment se protéger", se référant aux capacités nucléaires du pays, AKK devait admettre : "nous savons tous que la Bundeswehr a du retard à rattraper, notamment en ce qui concerne la disponibilité opérationnelle du matériel et des équipements".

C'est finalement l'intervention d'AKK qui a eu plus de points nouveaux que celle de M. Macron. Son entretien n'a fourni que peu de nouvelles analyses. Elle, en revanche, a fait au moins deux déclarations majeures. Tout d'abord, elle a admis que "l'Allemagne, comme toute autre nation dans le monde, a ses propres intérêts stratégiques. [...] nous agissons selon nos intérêts tous les jours. Nous devons enfin commencer à l'admettre." Et, deuxièmement, elle a fait remarquer que l'Allemagne, au milieu d'une Europe pacifique et prospère, "ne peut pas vivre en sécurité gratuitement".

Pour n'importe qui d'autre qu'un Allemand, cela semble banal. Mais, aux oreilles des Allemands, c'est presque une hérésie. Pendant des décennies, les Allemands ont intériorisé l'idée que défendre ses propres intérêts est mauvais , car ils font partie de la politique de pouvoir du passé - qui a conduit à la guerre et à la destruction. En outre, l'idée que nous pourrions avoir à défendre ces intérêts - que la paix elle-même puisse avoir besoin d'être défendue et que l'armée puisse avoir un rôle à jouer à cet égard - est choquante pour de nombreux Allemands. Bien sûr, comme AKK l'a mentionné, les discours prononcés par le Président, le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Défense allemands lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2014 - le soi-disant "consensus de Munich" - ont exprimé un sentiment similaire - sans aboutir à beaucoup. Néanmoins, les partenaires européens de l'Allemagne, en particulier M. Macron, devraient prendre note de ce changement dans la rhétorique politique allemande et l'utiliser pour faire pression en faveur d'une augmentation des capacités européennes de défense.

D'une manière générale, les deux interventions montrent qu’AKK et Emmanuel Macron s'accordent sur la nécessité d'améliorer les capacités de défense de l'Europe - de renforcer le pilier européen de l'OTAN, comme elle le dit, ou d'intervenir si l'OTAN échoue, comme il le suggère. Les idées allemandes et françaises sur la défense européenne restent divisées par la langue, le style et même par certaines questions de fond importantes. Mais les interventions d'AKK et d’Emmanuel Macron montrent que les dirigeants allemands et français partagent plus que jamais une idée commune. C'est quelque chose sur quoi ils devraient s'appuyer.

DANS LEURS PROPRES MOTS

AKK/ Emmanuel Macron

Sur l'état du monde
               

"Ce sont des moments de bouleversements et d'incertitude.

Là où le changement est tangible, mais où de nouvelles choses n'ont pas encore pris forme."

(...) "Un monde qui, comme beaucoup le prétendent ces jours-ci, a été foutu en l'air."
               

"Je ne crois pas que je dramatise à outrance ; j'essaie d'être lucide. Mais regardez ce qui se passe dans le monde. Des choses qui étaient impensables il y a cinq ans."

"En quelques années, il est devenu évident que le monde se brisait à nouveau, que la tragédie était revenue sur scène, que les alliances que nous croyions inébranlables pouvaient être rompues, que les gens pouvaient décider de tourner le dos, que nous pourrions avoir des intérêts divergents".

Sur la Chine
               

"La montée en puissance de la Chine et sa prétention au pouvoir qui s'étend désormais au-delà de ses voisins immédiats. Nous assistons actuellement à un retour de la concurrence des grandes puissances pour les sphères d'influence et de suprématie."
               

"Le rééquilibrage du monde va de pair avec la montée en puissance - au cours des 15 dernières années - de la Chine, qui crée un risque de bipolarisation et marginalise clairement l'Europe.

Sur la Russie
               

"L'agression russe en Ukraine, en particulier l'annexion de la Crimée en violation du droit international.
               

"Cette réapparition de puissances autoritaires, essentiellement la Turquie et la Russie, qui sont les deux principaux acteurs de notre politique de voisinage - et les conséquences du printemps arabe - crée une sorte de tourmente.

"Nous devons rouvrir un dialogue stratégique, sans être naïfs - et cela prendra du temps - avec la Russie."

Sur les États-Unis
               

"Pendant longtemps, d'autres ont déployé la plupart des efforts nécessaires, d'abord et avant tout les États-Unis."

"Aujourd'hui, cependant, la volonté et la capacité de faire plus que sa juste part diminuent aux États-Unis. C'est la raison pour laquelle nous devons nous engager à l'avenir, tout comme d'autres qui défendent un ordre fiable, libre et démocratique."
               

"Le garant ultime - le parapluie qui a renforcé l'Europe - n'a plus la même relation avec l'Europe."

"Des Etats-Unis bienveillant ont agi comme le garant ultime d'un système et d'un équilibre de valeurs, basé sur la préservation de la paix mondiale et la domination des valeurs occidentales... Mais leur position a changé au cours des dix dernières années - et ce n'était pas seulement l'administration Trump.

Sur la souveraineté européenne
               

"Nous avons l'intention de renforcer la coopération européenne dans le domaine de la défense, et nous le ferons."

"Nous voulons fournir une boussole stratégique pour la politique de sécurité et de défense commune de l'Union européenne."

"L'objectif commun, mon objectif aussi, est une Europe qui a, comme l'appellent les experts, "A2A", la capacité d'agir.
C'est ce qui est essentiel, pas l'autonomie ou l'isolement".
               

J'ai toujours dit à nos partenaires, qu'il s'agisse des Américains ou des Chinois : " Je vous respecte parce que vous êtes souverain ". Je crois donc que l'Europe ne sera respectée que si elle reconsidère sa propre souveraineté."

Sur les intérêts stratégiques
               

"Car bien sûr, l'Allemagne, comme toute autre nation dans le monde, a ses propres intérêts stratégiques.

"Nous agissons chaque jour en fonction de nos intérêts. Nous devons enfin commencer à l'admettre."
               

"Je pense que l'humanisme européen, pour gagner, doit redevenir souverain et redécouvrir une forme de realpolitik."

Sur l'OTAN
               

"L'OTAN qui reste l'ancre de la sécurité en Europe."
               

"L'OTAN que nous connaissons depuis le début est en train de changer sa philosophie sous-jacente. Quand vous avez un président des États-Unis qui dit cela, nous ne pouvons pas... en toute responsabilité ne pas en tirer les conclusions, ou du moins commencer à y penser."

Sur l'intégration de l'OTAN et de l'Europe en matière de défense
               

"...l'Union européenne de défense est toujours orientée vers la coopération avec[l'OTAN], qui reste l'ancre de la sécurité en Europe.

Nous voulons la complémentarité, pas la concurrence."
               

"Aujourd'hui, la défense européenne est complémentaire de l'OTAN. Mais je crois aussi qu'elle doit maintenant se renforcer, parce qu'elle doit être capable de décider et, de plus en plus, d'assumer la responsabilité d'une plus grande partie de notre politique de sécurité de voisinage."