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Comprendre l’attitude de l’Europe de l’Est face aux réfugiés.

Comprendre l’attitude de l’Europe de l’Est face aux réfugiés.


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En observant les différentes réactions face à la crise des réfugiés et en constatant la disparité évidente entre l’Est et l’Ouest de l’Europe en termes de solidarité et de compassion pour les personnes qui fuient vers l’Europe,  un nouveau débat sur la compréhension commune des valeurs européennes a émergé parmi les décideurs européens. L’Europe de l’Est est-elle vraiment à la traîne en matière de solidarité ? Est-ce que les commentaires de certains hommes politiques que leur pays devrait uniquement accueillir des réfugiés chrétiens représentent un danger pour le caractère laïc de l’Europe ? Et pourquoi la réaction à la crise des réfugiés est-elle si différente en Europe centrale et en Europe de l’est, tout particulièrement comparée au Willkommenskultur (tradition d’accueil) allemand ?

Mais alors que le contenu de chacune des déclarations pourrait être débattu, il vaudrait mieux ne pas trop insister sur les différences en matière de culture politique. En fait, la discussion sur la migration et « l’homogénéité culturelle » au Royaume-Uni et en France n’est pas moins émotionnelle ou irrationnelle qu’en Pologne ou en Hongrie. En ce sens, l’Europe de l’Est est entièrement dédiée à la  difficile tentative de définir l’identité post-moderne de l’Europe.  Et tandis que la capacité de l’Allemagne à gérer la crise mérite de la reconnaissance, il ne faut pas négliger les profondes différences structurelles qui existent au sein de la société allemande par rapport à celles des Etats membres les plus récents, ce  qui rend toute comparaison très difficile.

L’expérience de l’Allemagne en matière de vagues d’immigration massives n’a rien de nouveau. Il y a eu d’importants changements au sein de la population allemande (de l’ouest) avec la modification des frontières après la seconde guerre mondiale et l’expulsion d’Europe de l’Est de million d’allemands. Seule la Pologne, qui fut repoussée vers l’ouest à la demande de Staline, a connu des expériences dramatiques comparables.

Mais l’Allemagne, comme la plupart des pays d’Europe occidentale, a également une grande tradition d’accueil des migrants en provenance de pays qui ne sont même pas ses voisins. L’Allemagne a une grande expérience en matière de traitement d’immigrants venus des Balkans occidentaux, de l’espace post-soviétique, de la Turquie, des pays du Levant, notamment le Liban, et de l’Iran. Non seulement ces communautés fournissent modèle à l’Allemagne sur lequel se baser pour intégrer, ou ne pas intégrer, intégrer les nouveaux arrivants, mais ces derniers   ont également pris le rôle de conseillers au niveau de la communauté.  Les nouveaux migrants et réfugiés peuvent donc facilement s’identifier à eux. De plus, cela apporte de nombreux traducteurs, enseignants etc., qui participent au service volontaire qui se développe dans le but de s’occuper des réfugiés. Il existe également des organisations bien établies qui prennent soin des réfugiés, et qui parlent également politiquement en leur nom. Ces acteurs, organisations ou réseaux de soutien aux familles sont absents en Europe de l’Est, ce qui limite leur capacité à accueillir un nombre important de migrants.

Il n’y a pas de représentants des communautés non-européennes de migrants dans la classe politique en Europe de l’Est. En Allemagne, en revanche, ils sont très bien établis et fournissent un exemple conséquent à la population allemande en montrant que d’autres groupes ethniques ou religieux peuvent très bien être intégrés à la société. Et ce ne sont pas seulement des moteurs d’influence pour les autres pays ; en Allemagne, les critiques cinglantes à l’encontre du Premier ministre turc Erdogan ne viennent pas de partis d’extrême droite, mais bien des membres turcs et kurdes des partis politiques les mieux établis d’Allemagne. Comme ils incarnent les valeurs européennes telles que la laïcité, la démocratie, la tolérance, ils n’hésitent pas à critiquer les leaders de leurs pays d’origine. Et leur autorité morale à parler des réfugiés en est d’autant plus importante. L’absence de tels exemples rend les choses bien plus faciles pour les populistes d’Europe de l’Est qui sont libres de dénoncer les réfugiés non-européens ou non-chrétiens comme une menace inhérente à la sécurité ou au tissu social de leurs pays.

De plus, il existe des contacts intellectuels bien établis entre l’Allemagne, le Levant et l’Afrique du Nord. Nombre de chercheurs sont en mesure d’expliquer les situations politiques et humanitaires en Syrie, en Lybie, en Irak ou au Nigéria. Les agences de presse ont des journalistes sur le terrain, ce qui fournit au public allemand des descriptions saisissantes de ce que les populations confrontées à Daech ou à Boko Haram ont à endurer. L’accès direct aux informations et aux analyses est limité pour les petits pays post-communistes. Les quelques expériences pratiques qu’ils possèdent découlent plutôt des soldats envoyés en Iraq et en Afghanistan aux côtés des forces de coalition, ce qui par défaut les conduit à avoir une image personnelle très différente du Moyen-Orient ou des sociétés africaines.

Enfin, il ne faut pas oublier que de nombreux états, notamment dans le sud-est de l’Europe, sont tout simplement débordés par le fardeau que représente la gestion de l’afflux de réfugiés. Recevoir les flots de réfugiés n’est pas seulement une question de climat politique ; C’est un processus administratif contraignant - contrôles médicaux, délivrance de documents préliminaires, construction du dossier, comparaison des données avec les données de renseignement - ainsi qu’un effort financier et de gestion - fournir des abris, du travail ou un salaire, des transports dans des conditions acceptables - qui sont tout simplement au-delà des capacités de beaucoup d’Etats, notamment dans le sud-est de l’Europe. Et cela est particulièrement vrai pour les Etats qui sont au bord de la faillite comme la Grèce et la Macédoine. Être inquiet de ses propres capacités à gérer une crise crée un sentiment d’insécurité qui gagne lentement le débat politique. Sans l’assistance pratique de l’Europe dans la gestion de ces flots, le niveau d’insécurité – et de ressentiment- ne fera que croître.

Au final, les élans populistes de Victor Orban et Robert Fico sont certes déplorables, mais ils ne sont pas représentatifs de l’ensemble de l’Europe de l’Est. Il est facile de pointer un doigt accusateur, mais améliorer la capacité des sociétés de l’est de l’Europe et des Etats-membres à affronter avec succès le défi actuel requiert de l’aide, du conseil, et surtout, du temps.

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