L’aliénation et la déchéance nourrissent la violence et l’instabilité, c'est pour cela que l'Europe devrait considérer changer ses objectifs.

Il est difficile de dire quand la vague actuelle de violence et de révolte en Israël et en Palestine va se résorber. Mais il est important de comprendre comment la violence se produit, ainsi que son lourd tribut. Alors que l’épisode actuel peut sembler mineur comparé à la guerre de 2014 à Gaza ou aux conflits en cours en Syrie ou en Irak, il présente malgré tout quelques éléments inquiétants.

L’un d’eux, bien sûr, est l’âge de ceux impliqués dans ces violences. Dans la première moitié d’octobre, aucun des Palestiniens tués par les forces israéliennes n’avait plus de 23 ans. Ils sont la « génération d’Oslo », nés et élevés après les accords de 1993-1995 qui ont donné lieu au statu quo actuel : la division de la Cisjordanie en plusieurs zones séparées les unes des autres et de Jérusalem ; la naissance de l’Autorité palestinienne et de ses forces de sécurités ; l’appauvrissement progressif de l’économie palestinienne et l’absence croissante de liberté de mouvement.

Cela peut être défini comme une « occupation 2.0 », où Israël n’a pas besoin d’une présence militaire directe dans tous les territoires occupés pour conserver un contrôle presque total sur la vie quotidienne des Palestiniens en limitant leur liberté de mouvement, en décidant qui entre et qui sort de Cisjordanie ou de Gaza, et en ayant même le dernier mot sur quels médicaments les Palestiniens peuvent utiliser ou quels produits ils peuvent vendre. Ces Palestiniens n’ont pas le droit de choisir le gouvernement qui règne en réalité sur eux.  

Les Palestiniens qui habitent à Jérusalem et les citoyens palestiniens d’Israël ont le sentiment d’être des citoyens de seconde zone (et pour les habitants de Jérusalem, il s’agit de « résidents permanents » et non de citoyens à part entière). Au quotidien, la loi israélienne et le discours public (à l’exception du Président Reuven Rivlin) ne délivrent qu’un seul message aux Palestiniens : « vous n’avez pas votre place ici ». Cela suscite un sentiment d’aliénation partagé par tous les Palestiniens vivant sous des régimes juridiques différents entre le Jourdain et la Méditerranée.

Cela nous mène à la deuxième cause d’inquiétude, à savoir l’absence de leviers disponibles pour désamorcer la violence. Dans les territoires occupés, l’Autorité palestinienne est trop faible et délégitimée pour être en mesure d’assumer le rôle de « gendarme » souhaité par les Israéliens. En pratique, la vraie question est de savoir pour combien de temps les forces de sécurité palestiniennes resteront imperméables aux vagues de révolte. Actuellement, elles répriment les manifestants violents tout en laissant ceux qui sont (plus ou moins) pacifiques tranquilles.

A Jérusalem-Est, la stratégie israélienne des deux dernières décennies a été celle de la « désertification politique » : éliminer toutes les organisations palestiniennes, qu’elles soient l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ou un théâtre de marionnettes. En fin de compte, la destruction de ce capital politique et social a laissé Jérusalem sans corps capable ne serait-ce que de jouer les médiateurs – ce qui ne figure d’ailleurs pas parmi les options envisagées par Israël.

Du côté israélien, Netanyahou a jusqu’ici modéré les pulsions violentes de ceux des membres de son gouvernement qui souhaiteraient adopter une position encore plus ferme envers les Palestiniens. Le Premier ministre s’est concentré sur la maîtrise de la révolte, en s’inspirant généreusement des méthodes éprouvées depuis des décennies : la démolition des maisons palestiniennes, l’arrestation de ceux qui jettent des pierres ou des cocktails Molotov, l’augmentation des détentions administratives et ainsi de suite. Sa coalition, la plus à droite de l’histoire du pays, en veut plus. Mais une intensification de la répression pourrait accélérer davantage la spirale de la violence. Si celle-ci se prolonge, Netanyahou sera soumis à une pression croissante de faire plus en intensifiant la répression collective des Palestiniens, tout en renforçant l’entreprise de colonisation.

Cette approche n’a guère suscité de critiques de la part de l’opposition. Netanyahou bénéficie presque d’un « régime de parti unique » s’agissant de la politique étrangère et des relations avec les Palestiniens. Même si, nominalement, sa majorité n’est composée que de 61 sièges sur 120 au Parlement  - la Knesset -, ce chiffre monte à 102 sur des sujets tels que l’Iran ou la Palestine. En fait, l’opposition de centre-gauche a jusqu’ici tenté de déjouer ses manœuvres plutôt que de suggérer des options alternatives.

Du côté palestinien, la situation à Gaza est un accélérateur potentiel de violence. La grande majorité de la ville n’a jamais été reconstruite après la guerre l’année dernière, et une grande partie de la population n’a littéralement rien à perdre. Cela explique les marches vers la frontière avec Israël (et ses franchissements) et les coups de feu israéliens qui en résultent sur la foule. 

A Gaza, le Hamas a longtemps été contesté mais également infiltré par des groupes salafistes radicaux qui arrivent parfois à mettre la main sur des pièces de son arsenal – cela explique partiellement les tirs de roquettes occasionnels. La question de savoir combien de temps le Hamas pourra faire  barrage à ces factions dépendra des alternatives disponibles. Le Mouvement de résistance islamique est plus isolé que jamais au niveau régional, tandis que les négociations parallèles avec Israël pour mettre fin au blocus de la bande de Gaza ainsi qu’avec M. Abbas pour une réconciliation nationale n’ont mené nulle part.

Pour le moment, le Hamas semble se concentrer sur l’accentuation de la « résistance » en Cisjordanie pour gêner l’Autorité palestinienne, tout en limitant le recours à la violence dans la bande de Gaza. Encore une fois, la question est de savoir pour combien de temps cette stratégie va tenir et qu’est-ce qui conduirait le Hamas (ou une faction au sein de sa branche armée) vers une intensification de la violence.

En fin de compte, pour remédier à la situation actuelle, Israël a trois options aux variations infinies. La première est de maintenir le statu quo ainsi qu’un certain niveau de violence et d’insécurité. Cela nécessitera de temps en temps l’augmentation des niveaux de répression, tels que la destruction massive de Gaza l’année dernière, ou le projet actuel de « verrouiller les quartiers arabes ». Les coûts humains et la viabilité de cette option au fil du temps sont discutables, et pourtant cette dernière est de loin la plus probable.

La deuxième option est de mettre en œuvre un plan négocié pour séparer les Israéliens des Palestiniens. Cela signifie permettre la création d’un Etat palestinien dans lequel, par exemple, il ne reviendrait pas à Israël de décider des entrées et sorties sur ce territoire. Cette option de « séparation négociée » est très peu probable étant donné que l’ensemble de la stratégie (bipartisane) israélienne des trois dernières décennies a été de brouiller les lignes, notamment en permettant à un nombre croissant de juifs israéliens de vivre parmi les Palestiniens, tant à Jérusalem qu’en Cisjordanie. En outre, elle ne résout pas l’aliénation fondamentale de ceux des Palestiniens qui vivent à Jérusalem ou en Israël même.

La troisième option est de reconnaître que, entre le Jourdain et la Méditerranée il y a à présent, grâce à l’expansion des colonies, un seul espace politique. Et si l’on ne veut pas revenir à la première option, avec la violence que cela implique, il faut reconnaître l’égalité des droits et des devoirs à tous les résidents. Cela est également très peu probable étant donné la tendance actuelle au sein de l’opinion publique israélienne.

Tout en gardant son engagement vis-à-vis d’une solution à deux Etats, l’Europe devrait commencer à discuter de la façon dont elle peut travailler pour mieux garantir les droits de l’homme à tous les individus vivant dans ce qui est actuellement un espace politique unique où les êtres humains ont des droits et des statuts juridiques différents, basés sur le groupe ethnique au sein duquel ils sont nés. Comme dans d’autres parties du monde, y compris dans les villes d’Europe, l’aliénation et la déchéance nourrissent la violence et l’instabilité. Pour cette raison précise, l’Europe devrait conduire son dialogue bilatéral avec Israël sur cette question en évitant de se prévaloir de la morale. Néanmoins, il est important que la question de l’égalité des droits de l’homme pour tous ceux qui résident entre le Jourdain et la Méditerranée fasse partie de la discussion politique sur le conflit israélo-palestinien, sans attendre la mise en œuvre de la solution des deux Etats qui, bien que hautement souhaitable d’un point de vue européen, ne semble pas réalisable dans un avenir proche.

En attendant, l’Europe peut faire davantage afin de préserver le résultat de la solution des deux Etats en agissant dans la lignée de son engagement (voir par exemple le point 6 des conclusions du Conseil affaires étrangères (CAE) du 20 juillet dernier) de mettre pleinement et entièrement en œuvre sa propre législation concernant l’exclusion des activités israéliennes des territoires palestiniens occupés du processus d’approfondissement des liens bilatéraux entre l’Union européenne (UE) et Israël. Dans les faits, Israël bénéficie aujourd’hui de l’une des relations politique, culturelle et économique les plus fortes avec l’Europe. Différencier ces relations en se basant sur les règles et normes européennes qui excluent les colonies devrait être une priorité pour l’Europe. Ce n’est pas seulement une nécessité légale, mais c’est également politiquement souhaitable, car cela peut changer les calculs derrière les tendances actuelles de l’opinion publique israélienne tout en offrant une alternative pacifique et fondée sur le droit afin de changer le statu quo.