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Brexit, Trump, France : jamais deux sans trois ?

Brexit, Trump, France : jamais deux sans trois ?


Le paysage politique français a été perturbé par une campagne électorale tumultueuse. Même si Emmanuel Macron a de fortes chances de l’emporter, il faut que sa victoire soit large et convaincante pour créer une nouvelle dynamique de stabilité.

A quelques jours du deuxième tour de l’élection présidentielle française, envisager une présidence Le Pen n’est pas hors de propos. En réalité, la période pré-électorale, avec les deux primaires dans les partis traditionnels de droite et de gauche, a confirmé une seule certitude : Marine Le Pen serait, en effet, un des deux candidats présents au second tour.

En effet, l’incertitude a été le maître-mot de cette longue campagne : à droite, Alain Juppé était censé gagner la primaire chez Les Républicains. Pourtant, de façon surprenante et inattendue, François Fillon l’a largement battu, en remportant la primaire à 70% des voix. A gauche, Benoît Hamon a clairement remporté la primaire socialiste, dépassant l’ancien premier ministre Manuel Valls, qui s’était lui-même lancé dans la course à la dernière minute après que François Hollande s’était retiré. Ces deux primaires devaient conférer de la clarté et de la légitimité à leurs vainqueurs. Il semble qu’ils aient représenté le retour du traditionnel clivage droite-gauche dont on dénonçait l’obsolescence depuis plusieurs années.

Mais dès la fin du mois de janvier, cette clarté apparente a disparu quand François Fillon s’est retrouvé mêlé à divers scandales qui l’ont poursuivi jusqu’à la fin. Benoît Hamon a eu du mal à gagner du terrain, ne jouissant pas du soutien de la totalité de son propre parti. Dans ce contexte, la popularité d’Emmanuel Macron a connu une irrésistible ascension, perturbant le clivage droite-gauche et consolidant celle entre progressistes et conservateurs, et ensuite celle entre ouverture sur l’extérieur et repli sur soi. En outre, Marine Le Pen s’est maintenue dans les sondages et a même, jusqu’à récemment, devancé Emmanuel Macron. Cette compétition à quatre a subi un ultime bouleversement avec la montée du candidat d’extrême-gauche Jean-Luc Mélenchon dans les trois dernières semaines de la campagne, qui a fini par attirer nombre des électeurs de Benoît Hamon.

Et c’est ainsi qu’une élection qui semblait, au début de l’année, dans les mains de François Fillon, s’est transformée en devinette jusqu’à la dernière seconde. Il n’y avait qu’une seule certitude : Marine Le Pen atteindrait le second tour. L’interrogation était donc : qui sera face à elle ? C’est finalement le mécontentement des Français envers les partis traditionnels qui a prévalu.

L’ascension de Marine Le Pen est parfois expliquée comme étant la version française du populisme qui a conduit aux victoires du Brexit au Royaume-Uni et de Donald Trump aux Etats-Unis. Alors, jamais deux sans trois ? Le résultat de l’élection présidentielle française non seulement a des conséquences évidentes pour la France, mais il sera aussi analysé à travers le prisme de l’avenir de l’Europe. Si Marine Le Pen gagnait, ce serait destructeur pour la France, et cela marquerait la fin du projet européen. Par ailleurs, ce serait un signal aux populistes du monde entier qu’ils ont un nouvel allié essentiel et influent.

Le défi pour Emmanuel Macron n’est pas seulement de battre Marine Le Pen, mais surtout de s’assurer une victoire convaincante et écrasante.

Pour l’heure, Emmanuel Macron la devance toujours dans les sondages. Sa victoire serait signe d’espoir et d’optimisme pour la France et l’Europe. François Fillon et Benoît Hamon ont appelé leurs soutiens à voter pour Emmanuel Macron pour faire barrage au Front National. Déçu de ne pas être au second tour, Jean-Luc Mélenchon a refusé de soutenir explicitement le programme économique libéral d’Emmanuel Macron, mais a tout de même appelé à « ne pas laisser une seule voix au Front National ». La participation de dimanche pourrait être la clé pour qu’Emmanuel Macron confirme la victoire qu’annoncent les sondages, et pour qu’il dépasse l’incertitude qui a entouré cette campagne. Non seulement le 7 mai tombe pendant un long week-end et pourrait donc voir un record d’abstention, mais surtout les électeurs de Marine Le Pen ont toujours prouvé qu’ils sont plus mobilisés et plus déterminés à aller voter que ceux d’Emmanuel Macron. Sans parler des électeurs du premier tour qui ne sont pas convaincus par l’ex-conseiller de François Hollande et ex-ministre de l’Economie. La campagne contestataire de Marine Le Pen a ouvert un débat plus large sur l’impact de la mondialisation, la menace terroriste, la déconnexion des élites, …

De plus, la pression sur Emmanuel Macron est d’autant plus forte que son défi n’est pas seulement de battre Marine Le Pen, mais surtout de s’assurer une victoire convaincante et écrasante. Parce que même s’il devient président, les élections législatives des 11 et 18 juin seront un autre test pour lui : il est loin d’avoir la garantie d’une majorité. Si la décomposition du traditionnel système de partis apparaît désormais avancée, toute recomposition dépendra du dénouement des élections législatives. Après trente ans de division binaire entre la gauche et la droite, la France se fragmentera-t-elle en un système à quatre partis ? De fait, dans de nombreuses de circonscriptions, trois ou même quatre candidats pourraient se qualifier pour le deuxième tour, cette hypothèse ne semble donc pas si improbable. Quel que soit le parti qui arrive en tête le 18 juin, il risque tout de même d’avoir à former une « coalition des volontés », en opposition au système majoritaire créé par le général de Gaulle en 1958 précisément pour pallier l’instabilité politique de la IVème République.

Plusieurs candidats ont fait campagne sur un programme prônant une refonte des institutions, avec l’objectif assumé d’établir une VIème République, plus parlementaire. Pourtant, ni Emmanuel Macron ni Marine Le Pen ne proposent cela, bien qu’ils appellent tous deux à des réformes des institutions, et en particulier à une meilleure représentativité de la diversité des partis politiques français. Si Emmanuel Macron gagne, de nombreuses interrogations persisteront sur la façon dont il gouvernera. Dans le cas d’un parlement sans majorité, il pourrait être obligé de former une coalition, ou même de subir une cohabitation. Le premier ministre et son gouvernement, qui seront nommés au lendemain des résultats de dimanche, pourraient bien devoir changer en juin…

Espérons que les Français seront suffisamment à contre-courant des tendances mondiales pour les faire mentir, comme on peut l’attendre d’eux, et qu’ils démontreront que l’ « exception française » existe toujours : pour une fois, faisons en sorte que ce soit deux sans trois. 

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