L’Europe fait face à une tâche ardue dans sa stratégie concernant l’Iran et les mois jusqu’à l’élection américaine seront encore plus difficiles. 

L’Europe fait face à une tâche ardue dans sa stratégie concernant l’Iran. Les mois jusqu’à l’élection américaine seront encore plus difficiles. Les Européens comptent protéger ce qu’il reste de l’accord nucléaire signé en 2015 contre les menaces de l’administration Trump d’un retour des sanctions contre l’Iran au Conseil de sécurité de l’ONU. Ils veulent aussi empêcher l’Iran d’étendre davantage ses activités nucléaires – ce que Téhéran semble déterminé à faire tant que la pression économique venant des États-Unis augmente.

À l’occasion d’une déclaration conjointe, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont réaffirmé leur volonté d’une « approche concrète et réaliste » dans leur diplomatie avec l’Iran. Or pour s’assurer que cette approche soit un succès, les Européens ont besoin d’une connaissance approfondie des motivations des différents groupes de pouvoir à l’intérieur de l’Iran. Dans cette perspective, un nouveau rapport du think tank paneuropéen ECFR propose une cartographie du fonctionnement du pouvoir iranien et de la façon dont les différents groupes tentent d’influencer le guide suprême, Ali Khamenei.

Le plus grand défi auquel font face les dirigeants iraniens est la relance de l’économie, qui ne devrait croître que de 5,3 % cette année après des sanctions américaines sans précédent, l’effondrement du cours du pétrole et la pandémie de Covid-19. Les débats font rage entre les blocs de pouvoir iraniens pour savoir si l’Occident peut faire partie de la solution, et si oui comment, après l’échec de l’accord nucléaire.

Les forces les plus modérées, qui contrôlent actuellement la présidence à travers Hassan ­Rohani, voient la diplomatie avec l’Occident en échange d’un allégement des sanctions comme une nécessité pour réhabiliter l’économie iranienne. Leur rôle a été essentiel pour obtenir dans le pays le soutien nécessaire à la signature de l’accord nucléaire.

Mais alors que la campagne américaine de pression maximale s’intensifie, les camps modérés sont sur la défensive. La réimposition de sanctions leur a ôté la possibilité de mener à bien leur promesse de stimulation de l’économie.

De l’autre côté, les tenants d’une ligne dure et conservatrice ainsi que le puissant corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) joignent leur force. Sceptiques envers l’Occident, ils considèrent toute relation avec les États-Unis depuis l’assassinat du général Qassem Soleimani comme une trahison. Ils préfèrent traiter le défi économique du pays à travers une stratégie d’autosuffisance et un cadre de « résilience économique ». Le guide suprême a ainsi préconisé une hausse de la production interne et la création d’une immunité face aux sanctions. Ces groupes contrôlent désormais le système judiciaire, le corps législatif, les principales institutions financières, les réseaux médiatiques étatiques, et une majeure partie de l’appareil sécuritaire. Alors que les menaces extérieures s’intensifiaient, le guide suprême a resserré le réseau d’« élites acceptables » pour créer davantage d’unité face aux menées américaines. De nombreuses voix modérées n’y ont pas survécu.

Le GRI et les camps conservateurs prônant une ligne dure ont prouvé leur fidélité au guide suprême – et ils en ont été récompensés par davantage de pouvoir. Le GRI se targue en outre de combler les lacunes du gouvernement dans la lutte contre Daech, le lancement de satellites militaires et la réponse au Covid-19.

En situation de faiblesse, les forces modérées ne battent toutefois pas en retraite. Le guide suprême a donné son accord à Hassan Rohani pour qu’il essaye différentes options, y compris diverses initiatives diplomatiques menées par les Européens et des échanges de prisonniers entre les États-Unis et l’Iran.

Ali Khamenei a été pragmatique par le passé en utilisant le concept de « flexibilité héroïque » dans ses négociations avec l’Occident. Pour que ce soit de nouveau le cas, il faudra un accord réaliste en contrepartie et que Washington soit prêt à faire le premier pas et à proposer à l’Iran des aides économiques tangibles pour lancer un nouveau processus.

L’élection présidentielle américaine du 3 novembre constitue apportera une opportunité à Washington, quel qu’en soit le résultat. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni pourront donner l’impulsion en proposant à ­Wa­shing­ton un nouveau programme pour relancer l’engagement conjoint avec Téhéran.

De telles négociations devraient commencer par un aspect transactionnel pour un arrangement provisoire visant à geler et réduire les activités nucléaires iraniennes en échange d’un paquet économique graduel mais significatif coordonné entre les États-Unis et l’Europe. Dans le contexte de l’élection présidentielle de 2021, les gouvernements européens devraient faire le maximum pour poser les fondements d’un processus politique qui survive au président Rohani.

Cet article a d'abord été publié dans La Croix.