L'Allemagne pourrait exercer un peu de pression dans la défense de l'ordre international libéral. Pourtant, elle refuse toujours de le faire.

Confrontez les dirigeants allemands avec une simple menace potentielle à l’égard de leur ordre libéral interne, et la plupart ressentiront le besoin immédiat d'agir. Confrontez-les avec une atteinte claire et actuelle pour ce même ordre mais à l’international, et la plupart diront : que pouvons-nous faire à ce sujet ? La capacité de l'Europe à avoir sa propre politique étrangère ? Nous n'avons pas assez de poids pour y arriver.

A l'ère de Donald Trump, le paradoxe entre la défense de l’ordre libéral en Allemagne et son refus de projeter ces mêmes valeurs à l'extérieur devient de plus en plus difficile à ignorer. Il faut se rappeler la manière dont Angela Merkel avait félicité Trump de sa victoire électorale : d'une manière résolument conditionnelle, sur la base de valeurs démocratiques libérales partagées. À l'époque, les commentateurs la voyaient déjà comme le « nouveau leader du monde libre ». Mais depuis l'assaut du président américain sur l'accord nucléaire iranien, la réaction de Berlin a été nettement moins vigoureuse que ce que l'on aurait pu espérer en novembre 2016.

En Allemagne, wehrhafte Demokratie – démocratie fortifiée – est la manière dont les Allemands nomment la leçon tirée de notre traumatisme national des années 1930, lorsque Adolf Hitler a transformé l'une des démocraties les plus avancées du monde en un système totalitaire en quelques années. La démocratie fortifiée signifie que le libéralisme et ses règles doivent être protégés, le cas échéant avec le pouvoir, la politique et des moyens illibéraux limités. Se contenter d’un simple respect des règles et d’une critique à distance peut se révéler dangereux car ceux qui sont plus déterminés à agir peuvent détruire l'actuel ordre multilatéral.

Selon la philosophie des Allemands, profondément enracinée dans leur ADN politique, cela ne devrait pas être différent sur le plan international. Dans ce cas comme sur le plan national, il faut du courage et du leadership politique pour défendre le libéralisme, la démocratie et un ordre fondé sur des règles. Il n’est pas suffisant de s'en tenir aux règles, de faire référence au droit international et d'en critiquer les violations à distance. En fait, Trump démontre actuellement à tous les Européens qu'il pense pouvoir enfreindre le droit international et ensuite punir ceux qui veulent toujours le respecter.

Quand Trump a lancé son assaut le plus flagrant sur la vision européenne de l'ordre multilatéral et du régime de non-prolifération nucléaire, quelle a été la réaction allemande ? Et quand il a essayé de faire du système international une compétition entre les grandes puissances illibérales sans règles et sans ordre ? La réponse allemande était nette dans son analyse des dangers, mais le .wehrhaft était invisible.

Merkel a déclaré que la décision de Trump "viole notre confiance dans l'ordre international", mais elle s’est contentée de laisser entendre que l'Allemagne ferait peu de choses à ce sujet. Ça n'aide pas de « surestimer sa propre force et sa position de négociation », a-t-elle déclaré. Les Européens devraient discuter "de la possibilité de faire respecter l'accord". Même si tout cela est vrai, le concept de wehrhafte Demokratie aurait dû indiquer à la chancelière qu’elle n’aurait pas dû montrer à tout le monde que nous sommes impuissants.

Merkel a pris une position plus tranchée que celle de son ministre de l'Economie, Peter Altmaier, qui a déclaré à la presse quelques jours après l'annonce de Trump : "Nous n'avons aucun moyen légal de protéger les entreprises allemandes contre une décision du gouvernement américain". Comparez ce légalisme puritain à son homologue français Bruno Le Maire dont le plan en cinq points pour défendre l'intérêt européen a montré qu'il pensait politiquement.

Les partenaires de la coalition de Merkel, les sociaux-démocrates, ont fait entendre un autre son de cloche. "Tant que nous aurons une chance de sauver cet important pilier de l'ordre international de désarmement, nous devons tout faire", a déclaré le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas, notant que le droit international était remplacé par le paradigme "la force fait le droit". Mais lui aussi a immédiatement déclaré qu'il ne voyait pas de solution simple pour protéger les entreprises allemandes contre les sanctions américaines - et sans la chancelière, il lui sera difficile d'adapter la politique étrangère allemande à la nouvelle compétition entre grandes puissances.

A Berlin, nombreux sont ceux qui ne se perçoivent pas comme façonnant le monde et le vieux légalisme non politique et réactif domine encore une grande partie de la politique étrangère allemande. Les arguments prédominants à Berlin ne sont pas nécessairement faux, mais profondément apolitiques. L'Allemagne choisit de ne pas projeter son pouvoir politique dans la défense de l'ordre libéral, non pas parce qu'elle est en incapable - elle le pourrait, et avec succès. Un pays ne devient pas la quatrième plus grande économie mondiale sans aiguiser ses dents dans le processus. Dans le passé récent, l'Allemagne a utilisé son pouvoir économique à des fins politiques : contre la Russie sur l'Ukraine et dans les négociations avec la Turquie.

Les responsables politiques allemands vous diront qu'ils ne peuvent pas forcer les entreprises allemandes à faire des affaires avec l'Iran et assurer ainsi les avantages commerciaux nécessaires pour que le régime iranien respecte l'accord. Mais la politique peut encourager ce commerce, négocier des exemptions et menacer des contre-mesures à l’égard des sanctions américaines. L'Allemagne pourrait financer le commerce avec l'Iran par l'intermédiaire de banques publiques qui ne dépendent pas de l'accès au marché américain, comme l'a suggéré Alexander Graf Lambsdorff de l'opposition "Free Democrats". Il pourrait mettre en place un fonds public pour compenser les pertes des sanctions secondaires américaines, même si cela ne couvre que quelques pertes. Mais P. Altmaier a rejeté cette idée dès le début. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a aucune disposition à ce sujet dans le code des impôts allemand. Et parce que cela créerait un précédent pour les autres pays. Cependant, dans l'état actuel des choses, les autres pays savent désormais qu'ils peuvent sanctionner les entreprises allemandes et Berlin ne fera que s'incliner devant leurs politiques.

En réalité, à y regarder de plus près, les options sur la table sont abondantes pour l'Allemagne. Incluant en outre le fait de menacer de favoriser une société chinoise au lieu d’un concurrent américain dans les secteurs où l'Allemagne a un effet de levier. Berlin pourrait évoquer des sanctions contre des entreprises américaines et ainsi activer des groupes de pression compétents à Washington qui ont de l'influence avec les républicains et Trump. Elle pourrait montrer qu'elle est prête à sanctionner les entreprises américaines avec ses partenaires européens si nécessaire.

Trump aurait trop de problèmes au niveau national si jamais il risquait une vraie guerre commerciale avec l'Europe. A ce stade, il sait qu'il peut tout simplement écraser les Européens sans risquer de se quereller, car les Allemands en particulier pourraient utiliser un langage plus ou moins dur, mais finiront par reculer.

Même si les Allemands étaient effectivement aussi impuissants qu'ils le pensent, leur conclusion devrait être de s'unir avec leurs partenaires européens et de s'assurer qu'ils ne seront pas sans défense la prochaine fois. En réponse à l'abandon de l'accord nucléaire iranien par Trump, ils doivent annoncer qu'ils vont renforcer l'Union européenne (UE) avec Emmanuel Macron. Ils peuvent faire leurs propres propositions, mais simplement déclarer : « Nous sommes faibles et ne pouvons rien faire » ne peut pas être l'option privilégiée. Si les États-Unis ont toujours plus de poids sur nous malgré des marchés de taille équivalente, nous devons minimiser les asymétries au cours des prochaines années. La Chine, par exemple, est systématiquement en train d'augmenter son propre levier économique. Mais de plus en plus de personnes ont des doutes quant à savoir si le nouveau gouvernement suivra ses plans de « relance de l'Europe ».

Il y a un grand danger pour l'avenir de l'Allemagne et de l'Europe. Trop peu de gens à Berlin semblent se soucier des conséquences des récentes (in)actions pour les deux - ou six - prochaines années de l'ère Trump, au cours desquelles le président américain sera déterminé à détruire ou à affaiblir d'autres éléments constitutifs de l’ordre international qui ont un intérêt vital pour nous, comme l'Organisation mondiale du commerce, l'industrie automobile allemande, ou le désarmement. L'Allemagne pourrait se réveiller à un moment donné et constater que l'ordre libéral ainsi que l'ordre européen - si essentiel à la richesse et à la stabilité des Allemands - ont effectivement disparu. Ce sera peut-être seulement à ce moment-là que nous nous rendrons compte que notre wehrhafte Demokratie n'est possible dans le monde d'aujourd'hui que si nous avons aussi une wehrhaftes Europa .