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Le chemin de l’Iran vers la réforme

Le chemin de l’Iran vers la réforme


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Cet article a d’abord été publié par The Cairo Review.

 

 

L’Iran fait face à des défis de longue date pour une réforme politique et économique, malgré la récente vague d’optimisme soulevée par l’arrivée au pouvoir du président Rohani. L’accord sur le nucléaire de l’année dernière a éliminé le spectre de la guerre et sorti l’Iran de l’ornière des sanctions et de l’isolement politique. Cette bouffée d’air pour les dirigeants iraniens et leur peuple pourrait laisser la place à de nouveaux changements. A moins que cela ne soit encore qu’une occasion manquée. Il est probable toutefois que cela contribue à un lent processus de réformes en Iran.

 

Les tensions autour de l’identité iranienne, quelque part entre la République et l’Islam, ont constitué l’un des principaux obstacles internes aux réformes depuis la Révolution de 1979. Les autorités étatiques et une partie des Iraniens eux-mêmes ont cherché à combiner modernité, nationalisme et idéologie religieuse. La recherche d’un équilibre a été un échec, qui a retardé les avancées dans de nombreux domaines, notamment l’économie et Droits de l’Homme. Aujourd’hui, les loyaux partisans de l’héritage révolutionnaire continuent de résister aux nouvelles forces, souvent jeunes, qui poussent pour un changement, percevant celles-ci comme une menace pour l’idéologie de la Révolution de 1979. 

 

Cet équilibre délicat a aussi nourri la concurrence entre les instances de pouvoir iraniennes élues et non-élues, qui cherchent à promouvoir des interprétations divergentes de la République islamique. Traditionnellement, les organes non-élus tels que l’organe judiciaire, le Conseil des Gardiens de la Constitution et les Gardiens de la Révolution, ont été les bastions de l’idéologie islamique iranienne, et se sont toujours opposés à toute velléité de réforme. A l’opposé, les corps élus tels que le Parlement et l’exécutif ont largement, si ce n’est toujours, poussé dans le sens du changement en faisant appel au nationalisme et au républicanisme.

 

Un problème connexe a constitué le pivot du pouvoir politique ces dernières décennies. Les querelles entre l’Ayatollah Ali Khamenei et la plupart des présidents iraniens durant leur second mandat n’ont fait qu’exacerber cette tendance. Lorsque l’ancien président Mohammad Khatami est devenu le premier dirigeant du bloc réformiste à atteindre ce niveau de responsabilités, les velléités de réforme sont arrivées trop vite. Cela a causé un retour de bâton de la part des ailes dures de l’opposition, qui a mené inévitablement à un recul de long terme pour le mouvement réformiste.

 

Le gouvernement de Khatami avait en effet les mains liées par l’opposition qu’il rencontrait du côté des partisans de la ligne dure. Il n’était pas en mesure d’apporter un réel changement en termes d’ouverture économique, de liberté de la presse, d’espaces de débat politique ou encore de relâchement de certaines restrictions sociales. Cela a déçu nombre de partisans du réformisme. Sous son successeur, le président Mahmoud Ahmadinejad, l’Iran a vécu l’une de ses pires périodes de contrôle étatique et de restriction des libertés. La plupart des réformes initiées sous Khatami ont été supprimées. D’une certaine manière, Khatami et Ahmadinejad incarnaient deux versions différentes du changement radical en Iran, l’une comme l’autre s’étant révélée impossible à maintenir à l’époque sous la République islamique.

 

Hassan Rohani est peut-être le premier président de la République islamique qui puisse créer un consensus entre des factions rivales autour d’une position centriste. Cela a mené à des chevauchements récents et inédits entre des factions réformistes et conservatrices au sein du système au pouvoir. Le consensus fragile permis par la position centriste de Rohani pourrait finalement être la meilleure option pour la République islamique. L’accord iranien sur le nucléaire et son exécution, auquel plusieurs groupes puissants se sont opposés, en est un parfait indicateur. Ce qui fondait principalement le succès de la stratégie de Rohani (et la raison d’être de l’accord sur le nucléaire) était que les conservateurs tout comme les réformistes percevaient le besoin urgent de remédier aux problèmes de l’économie iranienne.

 

Pour atteindre le potentiel économique maximal permis par l’accord sur le nucléaire, l’Iran va devoir aussi s’attaquer à ses problèmes de gouvernance et à la corruption qui ronge les secteurs public et privé. L’année dernière, la Banque mondiale a classé l’Iran 118e mondial pour son climat des affaires. Pour attirer des sommes importantes d’investissements étrangers, le gouvernement va devoir mettre en œuvre une série de réformes économiques, notamment des privatisations, des mesures favorables aux investisseurs, et une libéralisation du marché.

 

Certains intellectuels conservateurs et lobbys commerciaux devraient sans surprise s’opposer aux réformes économiques, notamment celles qui renforceraient la régulation et la transparence. Des entités économiques liées aux Pasdaran (le nom donné aux élites des gardiens de la Révolution) et les fondations religieuses craignent que la réforme de Rohani ne s’attaque à leurs marges de profit. Les factions de pouvoir antioccidentales sont également opposées à l’ouverture de l’économie aux fonds européens et américains. Cependant, les résultats des élections parlementaires cette année, lors desquelles les candidats de la « liste de l’Espoir » liée à Rohani ont remporté 42% des sièges, ont ouvert de nouvelles perspectives au sein du pouvoir législatif, qui pourraient favoriser d’éventuelles réformes économiques.

 

La corruption et la mauvaise gestion font partie d’un problème plus large qui concerne la bonne gouvernance et  la sécurité humaine, une question récurrente au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Pour l’Iran, le fort taux de chômage (estimé aujourd’hui à pris de 11,7%), et les profonds écarts de richesse entre les classes sociales, ont constitué une cause importante d’insatisfaction à l’égard de l’élite dirigeante. De plus, l’Etat de droit et les libertés civiles sont devenus des questions secondaires face à la montée des mesures de sécurité interne. Bien que la situation se soit améliorée depuis le mandat d’Ahmadinejad, cette tendance s’est quelque peu ralentie par rapport au début de la présidence de Rohani. Ces dernières années, les gardiens de la Révolution, confrontés aux menaces de Daech et répondant aux mises en garde de Khamenei contre l’infiltration étrangère, ont renforcé leur contrôle sur la politique et la société iraniennes.

 

Des facteurs externes ont aussi tenu lieu d’obstacles au changement en Iran. Le plus grave a été les politiques de sanctions occidentales ces trente dernières années, qui ont volontairement cherché à étouffer l’économie iranienne et à réduire ses options en matière de réforme économique. Les sanctions imposées par les Etats-Unis et l’Union européenne ces dernières années ont aussi eu la conséquence inattendue de créer un terrain propice à la croissance du marché noir et de la corruption au sein de l’économie iranienne. L’expérience d’une décennie de sanctions, ainsi que les interventions récentes en Libye et Syrie, ont fourni des arguments à ceux qui, comme l’Ayatollah Khamenei, pensent que l’Occident cherche à obtenir un changement de régime en Iran.

 

Les programmes de démocratisation menés pas les Etats-Unis sous la présidence de George W. Bush sont encore présents dans les esprits de l’élite sécuritaire iranienne.  La nécessité de déjouer ce qui est perçu comme un complot occidental, a servi de base pour un contrôle de l’Etat accru sur la vie privée des citoyens et a rendu plus difficile l’activité des groupes réformistes sur le terrain. Depuis le commencement de la République islamique, l’Occident a cherché de manière malsaine à influencer ou à attendre le changement de régime en Iran plutôt que d’accepter la réalité telle qu’elle était. Même sous Khatami, lorsque l’Iran jouait un rôle constructif en Afghanistan après l’invasion américaine en 2001 (puis proposa secrètement un accord avec les Etats-Unis sur les questions régionales), il a été repoussé et stigmatisé comme faisant partie de l’ « axe du mal ». Les erreurs de cette approche se sont clairement révélées après le remplacement de Khatami par Ahmadinejad. Il serait imprudent de la part de l’Occident de reproduire les mêmes erreurs avec Rohani.

 

Le contexte régional aggrave encore les défis que pose la réforme en Iran. L’Irak et l’Afghanistan, qui partagent sur une grande distance des frontières poreuses avec l'Iran, se trouvent actuellement dans une situation de conflit armé avec des groupes d'opposition internes, et font face à l’effondrement de leurs gouvernements respectifs . L’autre grand voisin de l'Iran, la Turquie, est engagé dans un conflit dangereux avec les Kurdes, et doit gérer simultanément les coups portés à sa sécurité intérieure par Daech et par la tentative de putsch manquée. L’Iran lui-même est profondément engagé dans le conflit sanglant en Irak et en Syrie. La violence politique généralisée, et en particulier la lutte contre Daech, contribuent à détourner l'attention des réformes internes, pourtant nécessaires de toute urgence.

 

Il reste cependant un espoir de réel changement. Comme l’ont fait valoir de nombreux militants réformistes iraniens qui étaient en faveur de l'accord sur le nucléaire, ouvrir la voie à la réintégration de l'Iran sur la scène économique et politique mondiale pourrait être bénéfique à leurs efforts sur le long terme. À la suite du "Mouvement vert" de 2009, il est clairement apparu que les Iraniens n’avaient pas d'appétit pour un changement révolutionnaire. Dans les années qui suivirent, et à la lumière de l’expérience de la Révolution de 1979 et des pays ayant connu les Printemps arabes, ceux qui conduisent des réformes en Iran ont apparemment favorisé un rythme d'évolution qui exige une approche non-violente et une certaine patience stratégique.
 
L'Occident est susceptible de trouver une telle lenteur déplaisante. Tandis que les décideurs occidentaux ne devraient pas hésiter à exprimer leur mécontentement, la meilleure chose qu'ils puissent faire serait de créer un environnement propice à l'engagement avec les Iraniens et de permettre à ceux qui travaillent à l'intérieur de l'Iran de décider dans quelle mesure et à quelle vitesse ils devraient faire pression pour lancer ces réformes.

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